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Vivement l'Ecole!

Fabien Truong : « Le drame de Conflans-Sainte-Honorine nous rappelle qu’une salle de classe n’est pas une arène politique publique »

23 Novembre 2020 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education

Fabien Truong : « Le drame de Conflans-Sainte-Honorine nous rappelle qu’une salle de classe n’est pas une arène politique publique »

EXTRAITS

Dans un entretien au « Monde », le sociologue Fabien Truong, auteur d’enquêtes ethnographiques sur la jeunesse des quartiers populaires, explique les ressorts du passage de la délinquance à l’attentat terroriste.

(...)

Qui sont ces jeunes radicalisés qui commettent des attentats en France ?

Les « terroristes maison », non pas les auteurs des attaques de la rue Nicolas-Appert (Paris XIe) et de Nice, mais ceux qui s’en prennent au pays dans lequel ils sont nés, sont des « garçons musulmans de cités » à la trajectoire particulière : souvent tombés dans la délinquance qui les mène à un sentiment d’impasse biographique (ils n’ont plus d’autre horizon que la prison ou la mort par règlement de comptes), ils n’arrivent plus à se projeter dans leur environnement immédiat et ont le sentiment d’être en bout de course. Ils ont entre 20 et 30 ans et, à de nombreux égards, sont coupés du reste de la société. C’est pourquoi, avant un séparatisme culturel ou religieux, il y a d’abord un séparatisme sociologique.

(...)

Si ces tueurs politisent des impasses personnelles liées à la délinquance, la radicalisation, elle, se fait bien au nom de l’islam.

La difficulté, c’est d’éviter une double caricature : dire que tout est religieux (c’est une « culture musulmane » qui expliquerait tout) ou dire que tout est bassement matériel (la religion, c’est l’opium du peuple). On se situe au milieu – et c’est fondamental.

D’un côté, le désir d’islam chez ces garçons répond à de vraies questions intimes : besoin de « remoralisation », de transcendance, d’intellectualisation, de certitudes, de faire le deuil, etc. Les garçons englués dans le crime ont par exemple tous perdu des proches dans des conditions taboues, notamment quand il s’agit de règlement de comptes entre connaissances – il faut « la fermer » –, ou alors quand il y a confrontation avec la police où c’est « parole contre parole ». La force d’une enquête ethnographique est de montrer les traces que cela laisse. Et là, le recours à l’islam, pour des raisons liées aux transformations des instances de socialisation dans les quartiers populaires et aux coupes budgétaires sur le service public, est souvent le seul – et permet de faire face. C’est une bouée qui aide à mener une vie meilleure, changer de direction, se ressaisir.

(...)

Comment gérer ces tensions à l’école ?

Dans les quartiers populaires, un certain nombre de jeunes, très souvent parce qu’ils ne supportent pas les verdicts scolaires qui leur sont défavorables, s’accrochent de manière provocante à l’islam, une religion qu’ils connaissent souvent mal, pour en faire un étendard, s’opposer au prof, générer du chahut, proférer des choses graves et bêtes. Ils savent qu’ils auront une réaction. Ils la cherchent. Ce sont des adolescents. Cela arrive relativement régulièrement, ça m’est arrivé. Le risque aujourd’hui, c’est de transformer ces moments en points finaux : sanction, esclandre, branle-bas de combat. C’est le vent du moment : « Ils ne passeront pas », etc. Tout autre discours est perçu comme une capitulation.

Mais une relation d’enseignement et de décentrement se joue sur la longueur et la confiance, sans caméra. Il faut prendre ces provocations pour un point de départ, car quelque chose d’important s’exprime. Savoir écouter pour partir des problèmes qui se posent ; cela ne consiste en rien à ne « pas faire de vague », à « baisser le niveau », à céder à la peur ou au moins-disant républicain. Une fois qu’on laisse un élève argumenter, la bulle d’imaginaire politique explose vite car, généralement, l’argumentation est pauvre. Mais il faut prendre le temps d’écouter sans humilier et ensuite on construit. Ce n’est pas de la naïveté mais du pragmatisme. C’est, il faut le rappeler, le quotidien de nombreux profs en banlieue et ce n’est jamais facile.

Les profs sont fatigués, travaillent dans des conditions pas possibles et on leur demande de réparer des gamins cassés en quelques mois quand tout le monde est à fleur de peau. La formation sur ces questions est aussi assez défaillante (la méconnaissance sociologique du public est un vrai problème) et, sans effectifs réduits, ce type de relation est tout simplement impossible.

C’est vrai, trop de profs travaillent avec la peur au ventre – une peur qui, avant d’être liée à « l’islam », tient aux conditions d’exercice du métier dans un contexte de ségrégation urbaine qui produit mécaniquement des situations explosives. Et le métier s’apprend pas à pas : ne culpabilisons pas les profs qui commettent des maladresses. En 2019, il y a eu environ 900 atteintes à la laïcité pour 12 millions d’élèves. C’est significatif mais ce n’est pas la jungle islamo-fasciste. Le premier problème des profs, c’est la déconsidération du métier qui tranche avec les hommages du moment. On ne peut d’ailleurs qu’admirer Samuel Paty. Car, à entendre ses anciens élèves, il savait y faire : écouter, rire et donner le goût d’apprendre.

Propos recueillis par Nicolas Truong

Entretien complet à lire en cliquant ci-dessous

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