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Vivement l'Ecole!

Blanquer ne jure que par l' «ultra-gauche»... Une trumpisation accélérée...

25 Novembre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Blanquer

Blanquer ne jure que par l' «ultra-gauche»... Une trumpisation accélérée...
Blanquer ne jure que par l' «ultra-gauche»... Une trumpisation accélérée...

L'«ultra-gauche», concept ultra-flou

Le ministre de l'Education nationale estime que les polémiques autour du syndicat Avenir lycéen sont «cousues de fil blanc par des secteurs de l’ultra-gauche». Mais de quelle gauche parle-t-il ? La super-extra-gauche, la méga-gauche ou bien l'hyper-gauche ?

Interrogé sur des soupçons d’instrumentalisation du syndicat Avenir lycéen, révélés par Médiapart et Libération, Jean-Michel Blanquer a rejeté «un non-sujet, monté en épingle par un secteur de l’ultra-gauche». Une sortie médiatique qui n’a pas manqué de susciter son lot de commentaires savoureusement moqueurs sur les réseaux sociaux. «Mais c’était pas censé être nous l’ultra-gauche», a ironisé sur Twitter le média d’extrême gauche Lundi matin«Si tout devient ultra-gauche, il va falloir inventer de nouveaux termes pour s’y retrouver : super-extra-gauche, méga-gauche, über-gauche, archi-gauche, hyper-gauche», a suggéré le chercheur Mathieu Tricot. Ou encore «Bon mais, si Libé c’est l’ultragauche, on est où nous ?» s’interrogeait l’informaticien Laurent Chemla. Cette piètre défense du ministre «me paraît ultra gauche», résumait à son tour le sociologue Arnaud Saint-Martin.

Changement absolu de la société

Que signifie ce terme, que recouvre-t-il vraiment ? En principe, on parle davantage d’extrême gauche ou de gauche radicale, plutôt que d’ultra-gauche. Quelle que soit la terminologie empruntée, il désigne en règle générale une matrice idéologique prônant la rupture avec le système capitaliste et formulant une critique de la gauche institutionnelle, dite sociale-démocrate ou réformiste. En France, ce courant, aussi nébuleux soit-il, a ses têtes d’affiche : le journaliste et éditeur Eric Hazan, l’économiste Frédéric Lordon, la philosophe belge mais influente auprès de la France insoumise Chantal Mouffe et son congénère Alain Badiou, pour ne prendre que quelques exemples. Mais tous n’entretiennent pas le même rapport à l’idée d’une radicalisation de la gauche. Dans de nombreux essais, Chantal Mouffe la théorise «populiste» tandis qu’Alain Badiou propose de «ressusciter l’hypothèse communiste».

La gauche ultra ou radicale est multiple et protéiforme. Tous y portent un projet de changement absolu de la société mais diffèrent par les modalités pour y parvenir. Certains rêvent du «grand soir» et de renverser le pouvoir, d’autres d’une autonomie politique sinon d’une totale autarcie. L’ultra-gauche peut donc aussi bien être anarchiste que situationniste, nihiliste que zadiste, marxiste ou léniniste, trotskiste ou maoïste. Ces deux dernières années, à l’occasion du mouvement des gilets jaunes, le terme a largement été associé aux Black bloc, souvent présent en tête de cortège. Outre l’intention de revivifier l’idée révolutionnaire, l’action violente, pratique ou simplement théorique, jalonne en effet la mouvance qualifiée d’ultra-gauche.

Pourrir le débat public

Bref, il y aurait presque autant de nuances que d’acteurs rattachés de loin comme de près au courant. On peut par exemple y ajouter Julien Coupat, devenu célèbre pour son implication dans l’affaire Tarnac. Or, il se trouve que Libé, représentant de l’ultra-gauche selon Blanquer donc, s’est particulièrement distingué dans son traitement du dossier. En 2008, le journal consacre sa une du 18 novembre à un groupe soupçonné de sabotage de caténaires. «Sabotages du réseau TGV. L’ultra gauche déraille», titre l’édition du jour. Avec ce sous-titre : «Selon le gouvernement, les personnes interpellées hier dans le cadre de l’enquête sur les dégradations des voies ferrées appartiennent à la mouvance "anarcho-autonome".» Un torrent de critiques s’abat alors sur le journal, ainsi que le rappelait Checknews en 2018, accusé de participer à la fabrication d’un mythe terroriste. La qualification de «terroriste» ne sera finalement pas retenue par la Cour de Cassation.

Cette affaire emblématique montrera à quel point la notion de radicalité est co-construite par ceux-là mêmes qui la dénoncent. Mais surtout, en utilisant le qualificatif d’ultra-gauche pour ramasser l’ensemble de ses détestations et tenter de décrédibiliser les enquêtes journalistiques dont il est l’objet, Jean-Michel Blanquer en dit peut-être davantage sur lui-même que sur ce qu’il vise. Après avoir qualifié les universités et l’Unef de lieux où sévirait «l’islamo-gauchisme», il confirme un peu plus sa volonté de pourrir un débat public, ou de le «trumpiser» diront certains – Trump qualifie sans nuances les démocrates américains d’ultra-gauchistes – en abusant d’anathèmes flous que l’on retrouve à foison dans le corpus sémantique de la droite. Et achève de ranger le parti présidentiel de ce côté-ci de l’échiquier idéologique et politique ?

Simon Blin

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