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Vivement l'Ecole!

« Le care, c’est prendre les citoyens pour des adultes éclairés porteurs de solutions »

8 Octobre 2020 , Rédigé par Usbek et Rica Publié dans #Société, #Politique

La Société des vulnérables - Tracts - GALLIMARD - Site Gallimard

EXTRAITS

Écrit juste après le confinement, La société des vulnérables, leçons féministes d’une crise (Tracts Gallimard, 2020) tire les premiers enseignements des effets de la pandémie en termes d’inégalités entre femmes et hommes. Ce livre mêle les analyses de la philosophe Sandra Laugier et de Najat Vallaud-Belkacem, aujourd’hui directrice de l’ONG One après avoir été ministre des droits des femmes puis de l’éducation. Cette dernière a accepté de nous rencontrer pour nous expliquer en quoi, selon elle, le care est la meilleure réponse politique à la crise sanitaire que nous traversons et, plus largement, au péril climatique.

Vous avez fini l’écriture de votre livre en juillet 2020. Trois mois plus tard, alors qu’il sort en librairies, la crise sanitaire est toujours là. A-t-on déjà le recul nécessaire pour mesurer un aggravement des inégalités à cause de la pandémie ?

Najat Vallaud-Belkacem
 
Oui, parce que des choses très révélatrices se sont déroulées en accéléré sous nos yeux. En à peine quatre mois, nous sommes passés par toutes les couleurs. Au temps comme suspendu de façon inédite des premiers jours a succédé l’utopie d’un nouveau monde, plus conscient, écologiste et juste. Il y a eu une prise de conscience qu’on vivait dans un monde à la fois d’interdépendances (il fallait nous voir livrés à nous-mêmes tentant d’instruire nos enfants) et de hiérarchie des valeurs totalement inversée, où ceux qui font le plus pour la société (les « premiers de corvée » qu’on voyait soudain et dont on se rendait compte qu’il s’agissait essentiellement, et de façon si évidente, de premières de corvée) sont aussi les moins gratifiés. Un monde dans lequel plus un métier a une valeur sociale, plus il semble voué à une rémunération asociale. Et on a aussi pris conscience que cette anomalie-là, qui en disait long sur nos erreurs en termes de priorités, méritait, sitôt le confinement terminé, d’être renvoyée dans les cachots de l’histoire. 

Hélas, à peine deux mois plus tard, la parenthèse s’est refermée, et c’est cela qui a nourri notre irritation avec Sandra (Laugier, sa co-autrice, ndlr) : il n’en restait rien. Le confinement n’a donné à voir qu’une dégradation des conditions de vie de ces invisibles premier(e)s de corvée. Pire : ces femmes, qui étaient déjà grandement privées de parole, l’ont été encore plus, aussi absurde que cela puisse paraître dans un moment où ce sont elles qui tenaient la société. Les émetteurs de discours, d’expertises, d’énonciation des priorités, de ce qui est juste ou de ce qui ne l’est pas, n’ont pas bougé d’un iota. C’était les mêmes, en encore plus homogène. Or leur accaparement, non seulement du récit mais aussi de la gestion de crise, étouffait toute possibilité d’appréhender cette dernière différemment, et notamment d’y répondre avec ce qu’on appelle l’éthique du care, c’est-à-dire le soin, l’attention aux autres, l’absence de négligence à l’égard des plus faibles, la considération pour la voix et les voix de chacun et la responsabilisation des citoyens face à cette pandémie.

À cela le gouvernement a préféré un discours autoritariste, convoquant la guerre et faisant étrangement l’économie des affects. Moquant ou pointant du doigt les comportements anxieux des citoyens (les achats de précaution par exemple), leur mentant délibérément pour ne pas avoir à justifier ses propres errements (sur les masques notamment), ne reconnaissant jamais le rôle de ces citoyens ou des associations dans la défense de la vie (par l’aide alimentaire improvisée au service des plus démunis dans bien des quartiers populaires, que le discours public se contentait de stigmatiser ; par l’abnégation totale d’employés des EHPAD qui choisissaient délibérément de s’enfermer avec les personnes âgées pour les garder à l’abri, etc.).

(...)

Vous reproduisez la célèbre citation de Simone de Beauvoir pour étayer votre propos sur l’incidence de la crise sur l’effacement des femmes : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. » Comment expliquer qu’on n’apprenne pas davantage de ce qu’a pu écrire une figure aussi importante ?

Najat Vallaud-Belkacem
 
De manière générale, je crois que le discours féministe bute sur deux choses. D’abord le conservatisme d’acteurs installés qui n’ont aucun intérêt à accepter de lâcher une part du pouvoir qu’ils accaparent. Ce faisant je ne désigne absolument pas tous les hommes : il y a des hommes féministes, et par ailleurs bien des hommes sont précisément eux-mêmes victimes de l’appétit insatiable de certains autres hommes. Ensuite, il y a une forme d’aveuglement devant les inégalités de genre, y compris de la part de femmes, dans nos sociétés pourtant évoluées. Étrangement, lorsque je travaillais chez Ipsos, j’avais noté qu’à la question « Vous considérez-vous comme féministe ? » posée dans une trentaine de pays du monde, il y avait plus de réponses positives chez les femmes indiennes que chez les femmes françaises. C’est ce que l’on nomme le paradoxe de l’égalité : les quelques victoires que nous avons, dans un pays comme le nôtre, remportées sur le front de l’égalité femmes/hommes font qu’un grand nombre de femmes ne se rendent pas compte de ce qui est à l’œuvre et pensent sincèrement être les égales des hommes.

Lorsque j’étais ministre des droits des femmes, je me souviens par exemple de ces jeunes filles, élèves brillantes de grandes écoles, qui avaient jusqu’alors toujours été récompensées justement de leurs efforts et n’avaient pas de raison de croire que cela pourrait changer sur le marché du travail. Fortes de leurs diplômes, des mêmes études que les garçons, elles manifestaient une vraie confiance en l’avenir sur ces sujets et trouvaient le discours féministe un peu ringard ou victimisant. Quatre ou cinq ans plus tard, il fallait les voir et reprendre cette conversation avec elles : cela leur avait suffi pour réaliser le caractère insidieux des promotions qu’on ne vous propose pas, des plafonds de verre persistants, de la difficulté à jongler entre le domestique et le professionnel, etc.

(...)

Propos recueillis par Vincent Edin

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

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