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Vivement l'Ecole!

Des enseignants sous la pression des réseaux sociaux...

20 Octobre 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

Des enseignants sous la pression des réseaux sociaux...

L'attentat de Conflans a dramatiquement mis en lumière les risques pour l'école posés par la diffusion virale de certains messages.

«Pendant très longtemps ce qui était dans la classe y restait. On voit bien que ce n’est plus le cas aujourd’hui.» Pour Philippe Vincent, président du syndicat des chefs d’établissements (SNPDEN), la mort de Samuel Paty, vendredi, met dramatiquement en lumière les risques, parfois extrêmes, que peuvent représenter les réseaux sociaux pour les professeurs. Plusieurs jours avant son assassinat par décapitation, le professeur d’histoire-géographie dans les Yvelines, accusé d’avoir exposé une «photo de Mahomet nu», a fait l’objet d’une importante campagne de dénigrement en ligne. Sur des sujets aussi épineux que la liberté d’expression ou la laïcité, «cette espèce de mise sur la place publique augmente la crainte des enseignants d’être confrontés à des difficultés», ajoute Philippe Vincent.

Les collègues de Samuel Paty du collège du Bois d’Aulne ont ainsi exprimé leur «vive inquiétude face à l’impact des réseaux sociaux» dans une lettre ouverte publiée mardi par Franceinfo «La rapidité avec laquelle l’information est diffusée au plus grand nombre, et son aspect irréversible, sont un véritable fléau dans l’exercice de notre métier», écrivent-ils. En quelques années, les réseaux sociaux sont devenus des gigantesques caisses de résonance, propulsant tout ce qui peut être dit dans les établissements scolaires en dehors de leurs murs. Et les professeurs doivent désormais composer avec cette nouvelle réalité.

Anouk, professeur de français dans un collège à Pantin, l’a découvert à ses dépens pendant le confinement, alors qu’elle donnait un cours sur la plateforme en ligne de l’Education nationale. «Très vite, les élèves ont compris qu’ils pouvaient déjouer le système et s’inscrire au cours avec des faux prénoms, raconte-t-elle. Un jour, ça a dégénéré, des propos obscènes ont fusé, sans que je sois en mesure d’identifier les responsables.» Mais quelques jours plus tard, des collégiens lui rapportent via un message privé que les deux fauteurs de troubles se sont filmés pendant qu’ils perturbaient la séance et ont posté la vidéo sur YouTube. «La caméra était surtout centrée sur eux mais on me voyait aussi sur l’écran. C’est un risque je n’avais jamais pris en compte», dit-elle. Depuis, la vidéo a été supprimée et les élèves sanctionnés.

«Prime à la violence»

«Cette possibilité de faire circuler, très vite, une supposée information rend le métier plus difficile», atteste Frédérique Rolet, secrétaire général du Snes-FSU (syndicat majoritaire du secondaire). Ce n’est pas nouveau : l’écosystème des réseaux sociaux fait la part belle aux fausses nouvelles et autres rumeurs. Quelques semaines après la rentrée, un professeur dans un collège du Sud-Ouest également délégué syndical, a été mobilisé pour aider un de ses confrères, accusé nommément sur Twitter par un compte anonyme d’être antisémite, avec le hashtag #Balancetonprof. «Il a été très affecté. On a saisi le procureur, l’affaire est en cours», nous raconte-t-il. «Plus les propos sont choquants, plus ils seront relayés. Il y a une sorte de prime à la violence», explique Dominique Boullier, professeur de sociologie spécialiste des usages du numérique à Sciences Po.

Arnaud Mercier, professeur de communication à l’université Paris II-Panthéon-Assas, parle d’un «ensauvagement du web», favorisé par «l’anonymat et le sentiment d’impunité», qui peut parfois se traduire en violence physique. «Les réseaux sociaux ont une responsabilité dans cette affaire, a martelé Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, dimanche sur BFM TV. On doit arriver à mieux les encadrer.» Le gouvernement garde en travers de la gorge la censure partielle de la loi sur la haine en ligne par le Conseil constitutionnel. Le texte, porté par la députée LREM Laetitia Avia, visait à obliger les plateformes à retirer en vingt-quatre heures des contenus jugés illicites. Il «aurait permis de faire retirer [la vidéo incriminant Samuel Paty, ndlr] et de poursuivre ce père de famille», a déclaré le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, interrogé lundi sur Europe 1. 

«Etablir les points de contact entre l’école et les familles»

Mais pour Dominique Boullier, l’enjeu est ailleurs. «On ne peut pas raisonner sur la base de "bons" ou "mauvais" contenus, comme le souhaitait la loi dite Avia», explique-t-il. Lui, plaide plutôt pour obliger les plateformes à «réduire la vitesse de propagation des messages»«Il faut leur imposer des leviers juridiques ou techniques, pour limiter la diffusion à grande échelle de contenus haineux», dit-il. Sur Twitter, près de 6 contenus sur 10 seraient partagés sans être lus, selon une étude publiée en 2016 par l’université de Columbia et l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). De leur côté, les syndicats plaident pour renouer le dialogue avec les familles. Pour Jean-Rémi Girard, président du Snalc (syndicat minoritaire), les propos à l’égard des professeurs dégénèrent sur les réseaux quand les parents et les élèves n’ont pas osé se tourner vers l’établissement pour parler d’éventuels problèmes : «Ils se fient à quelque chose qu’ils ont entendu. On doit creuser pour établir plus de points de contacts entre l’école et les familles.» 

Les syndicats insistent également sur la nécessité de formations et d’accompagnements accrus sur ces sujets. «La plupart des enseignements au numérique se concentrent sur la "e-réputation", on doit mettre l’accent en classe sur les dangers potentiels de la viralité et du cyberharcèlement», abonde Michaël Stora, psychologue spécialiste des usages des réseaux sociaux et du numérique. D’autant plus que le risque d’une autocensure des professeurs pourrait mettre en péril la qualité de leur enseignement. Pour autant, c’est «la volonté de transmettre des connaissances, de faire vivre le débat, de participer à la construction de l’esprit critique des élèves qui sont les citoyens de demain» qui est au cœur du métier de professeur et qui doit continuer à l’être, insiste Sophie Vénétitay professeure de sciences économiques et sociales et secrétaire générale adjointe du Snes-FSU. «On ne va pas s’autocensurer, au contraire ! insiste-t-elle. On a joué notre rôle, on continuera à le faire mais il faut aussi le soutien et la protection de l’institution.»

Marlène Thomas , Juliette Delage

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