Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Pascal Dibie : «Comment toute une partie de l’humanité accepte-t-elle de passer ses journées assise sur une chaise de bureau ?»

12 Septembre 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Education, #Sociologie

EXTRAITS

Le confinement a montré combien le bureau, par son absence, hante nos existences. Dans une brève histoire de l’objet et du lieu, l’ethnologue montre que la position assise pour travailler est douloureuse et loin d’être universelle. Alors on se lève ?

Alors que la rentrée nous fait renouer, plus ou moins selon la cartographie du Covid-19, avec la vie de bureau, l’ethnologue Pascal Dibie publie une enquête à la fois sémantique, historique et politique, sur ce qui occupe une bonne partie de notre existence. Dans Ethnologie du bureau, brève histoire d’une humanité assise» (Métailié), il se demande comment d’Homo sapiens nous sommes devenus des Homo sedens. Comment a-t-on convaincu une si grande partie de la population occidentale à rester enchaîné à une table ? Aucun aspect n’échappe à l’ethnologue, que ce soit le lieu de l’écriture, le meuble, la pièce, le bâtiment, l’administration, le système bureaucratique, l’histoire, l’architecture… A l’heure où le télétravail s’est imposé à certains pour des raisons sanitaires, cet examen passionnant ferait-il office de nécrologie ?

(...)

Pour nous enchaîner au bureau, il faut d’abord s’asseoir. Vous parlez d’une humanité assise.

En effet le bureau nécessite de nous plier en quatre. Ce n’est pas une position évidente. Dans beaucoup de régions du monde, pour recevoir la connaissance ou écrire, on ne s’assoit pas. Dans le monde africain, indien et asiatique, on se met en tailleur ou on s’agenouille sur les talons. S’asseoir sur une chaise ou un fauteuil n’est pas une position universelle, mais en Europe c’est une position de roi. Du trône vient toute la puissance du fauteuil, ceux qui décident sont souvent assis.

On a aussi travaillé debout…

Dans les monastères, les moines copiaient souvent debout, seuls les plus expérimentés d’entre eux, chargés d’exécuter des enluminures très délicates, pouvaient s’asseoir. Mais il semble que cette station debout fasse un retour, on propose maintenant des bureaux dont on règle la hauteur, on peut travailler et télétravailler debout.

On fait l’apprentissage de la position assise très jeune, dès l’école…

C’est aussi contraignant qu’un dressage. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les bancs étaient fixés aux pupitres qui eux-mêmes étaient fixés au sol. Il fallait restreindre la liberté de mouvement de l’enfant, c’était l’outil de la discipline. De 6 ans à la fin du lycée, l’élève devait se taire, ne pas bouger. Comment peut-on accepter de telles contraintes ? C’est heureusement moins vrai aujourd’hui. Ces pupitres étaient les premiers facteurs de scolioses en France.

(...)

Quand les femmes font-elles leur entrée dans les bureaux ?

Cela commence dans les années 30 avec l’augmentation de la proportion d’employés de bureau dans la population active. Dans certains endroits aux Etats-Unis, les premières femmes travaillaient dans des sortes de cages, comme s’il fallait à tout prix les protéger des assauts masculins. Il faut attendre les années 60 pour que leur présence devienne plus courante. Les femmes secrétaires ont rarement du pouvoir et sont le sujet de multiples réactions machistes et de fantasmes. Le bureau garde un genre plutôt masculin, voire viril. Au début de l’informatique, par exemple, les effectifs étaient très féminins, puis ils se sont très vite masculinisés quand on a réalisé l’importance cruciale de ce secteur dans l’organisation de l’entreprise. Ce machisme continue d’imprégner le milieu professionnel.

(...)

Selon vous, même si le télétravail remet fortement en question le bureau, le travail nous envahit de plus en plus…

La dématérialisation du bureau permet un envahissement total de la vie personnelle par le domaine professionnel, on déconnecte de moins en moins… Le bureau a fini par déborder sur tout notre emploi du temps. Même nos villes se sont «dés-heurées». Nous finissons par avoir le bureau dans la tête et dans la peau.

Propos recueillis par Catherine Calvet

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :