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Vivement l'Ecole!

"TZR" - Itinérants de l'Education nationale : «J’ai parfois l’impression de n’être qu’un pion»

12 Août 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education

"TZR" - Itinérants de l'Education nationale : «J’ai parfois l’impression de n’être qu’un pion»

Près de 30 000 enseignants sont affectés au remplacement de leurs collègues, absents pour des raisons de santé, de formation, ou en congé de maternité. Jusqu'au dernier moment, ils ignorent l'établissement où ils vont enseigner, les niveaux où ils feront classe, et peuvent être nommés loin de leur domicile.

Quand les enseignants en poste fixe mettent à profit l’été pour préparer la rentrée, les «titulaires sur zone de remplacement» (TZR) sont dans l’inconnu. Ces personnels mobiles, au gré des besoins, sont déployés en collège et en lycée pour pallier les absences de plus de deux semaines de leurs collègues. Ils remplacent des profs «en congé maladie, en congé de maternité, en formation, ou qui libèrent leur poste en cours d’année scolaire suite à la prise d’un temps partiel ou à un départ en retraite», indique le ministère de l’Education nationale. Ils étaient 28 500 sur l’année scolaire 2011-2012, selon les chiffres très anciens du ministère. «Nous n’en avons pas de plus récents», précise la rue de Grenelle. 

Sylvain, professeur de mathématiques en Poitou-Charentes, connaît les deux établissements – un collège et un lycée – dans lesquels il va enseigner à la rentrée prochaine. Mais il ignore le niveau des élèves qu’il aura en face de lui. L’information devrait lui être communiquée une fois les établissements ouverts, à la fin du mois d’août. Autant dire, au dernier moment. Céline, professeure d’allemand en Auvergne, ne connaîtra, elle, sa prochaine affectation qu’à partir du 17 août. «J’ai parfois l’impression de n’être qu’un pion aux yeux de l’institution.» La crise sanitaire n’arrange rien à son inquiétude : «L’école recommence dans trois semaines et je ne sais rien, pas même les programmes que je dois préparer. Après ces mois de cours à distance, si j’ai des classes ayant des examens en fin d’année, comme les terminales, et que je ne connais pas les élèves, ça risque d’être compliqué.»

«Tout le temps en train de foncer»

Il y a quelques années Céline s’était retrouvée à enseigner dans un établissement à plus de deux heures de route de chez elle. Malgré son dévouement, «le corps parle» : six torticolis, des douleurs dorsales et des week-ends à rester allongée pour pouvoir être débout face aux élèves le lundi. «On a des échos de collègues qui ne voient pas leurs enfants», révèle Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du Syndicat national des enseignements de second degré (Snes-FSU). Béatrice (1), professeure de français – également en Auvergne –, a elle aussi connu ces trajets fatigants. «Je finissais à 15 heures, j’avais quarante-cinq minutes de route et je devais être à 16 heures dans un autre établissement. C’est très stressant d’être tout le temps en train de foncer. Pendant des cours, il m’est arrivé de me projeter sur la route qui m’attendait. La qualité de mon travail a pu en pâtir», reconnaît-elle.

Les TZR sont nombreux à demander des postes fixes, mais peu à les obtenir. Marie (1), professeure de sciences économiques et sociales en Ile-de-France, a par exemple dû attendre cinq ans pour être délivrée de l’«incertitude» inhérente au statut. «C’est la libération d’avoir un poste fixe. J’avais l’impression d’avoir un sous-statut de prof. Les TZR bouchent des trous structurels. On en maintient pour éviter d’ouvrir des postes, tout ça pour garder une certaine flexibilité» estime-t-elle.

«Ça devient de plus en plus flou»

Pour ces itinérants de l’Education nationale, la prise de poste se révèle souvent délicate. Sylvain se souvient d’une intégration parfois difficile : «On ne fait que passer. Certains collègues que je croisais ne savaient même pas qui j’étais. On a toujours un temps de retard quand on arrive.» Cécile (1) a même «vu des chefs d’établissement qui ne connaissaient pas le nom des remplaçants. Ça pouvait être blessant», raconte l’enseignante. «Comme on sait que ça ne va pas durer, on ne s’investit pas de la même manière. A quoi bon monter des projets si c’est pour partir l’année d’après ?» interroge Marie. Ce qui ne va pas sans une dose de culpabilité vis-à-vis des élèves, qui n’y sont évidemment pour rien. Marie: «Il ne faut pas leur faire subir [notre situation]». Pour Béatrice, «on crée quand même un lien avec eux. J’avoue qu’il y a des années où ça a été difficile de partir». Cécile : «L’an dernier je n’ai même pas pu dire au revoir dignement à mes élèves. Je ne savais pas si je serai dans le même établissement l’année d’après».

Le système d’affectation n’est pas simple à comprendre pour un néophyte. Mais il en va de même pour les initiés : «Ça devient de plus en plus flou», se désole Sylvain. Tous l’assurent: les affectations se font dans des conditions pour le moins énigmatiques. «On ne connaît pas les besoins des établissements en termes de remplaçants quand nous formulons nos vœux. Le bouche-à-oreille peut fonctionner, mais ce n’est pas facile [d’avoir des informations]», se remémore Marie. Les traditionnelles réunions, appelées «groupes de travail, ont été arrêtées petit à petit par beaucoup de rectorats. C’est devenu très opaque. Les syndicats ont les infos a posteriori, affirme Sophie Vénétitay, du Snes-FSU. Jusqu’alors, on étudiait les cartes pour ne pas envoyer les enseignants trop loin de chez eux si un collègue n’avait pas de voiture par exemple. Mais maintenant, on a de moins en moins de droits de regard sur la façon dont l’administration affecte les TZR.»

Johan Maviert

(1) Ces prénoms ont été changés

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