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Vivement l'Ecole!

Pourquoi les enseignants craignent de s’exprimer dans les médias...

30 Juin 2020 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education

Pourquoi les enseignants craignent de s’exprimer dans les médias...

EXTRAITS

Autocensure, crainte de sanctions de la hiérarchie, jugement des collègues, méfiance envers les médias… Les enseignants refusent souvent de témoigner lorsque des journalistes les sollicitent, ou demandent l’anonymat. Sans toujours savoir ce qu’ils risquent vraiment.

« Mon directeur vient de me dire que je n’aurais jamais dû parler à une journaliste » ; « Vous m’assurez que mon nom n’apparaîtra pas ? » ; « Je suis soumis au devoir de réserve » ; « Je crois que je dois d’abord demander l’autorisation au rectorat ». Si la communication de crise du ministère de l’éducation nationale pendant le confinement n’est pas allée dans le sens d’une libération de la parole des enseignants, ces derniers n’ont pas attendu 2020 pour évoquer leurs craintes de s’exprimer en leur nom auprès des journalistes. Y compris sur des sujets a priori peu sensibles.

Les raisons de se taire ne manquent pas : peur de risquer des sanctions administratives ou de se faire taper sur les doigts par sa hiérarchie, de s’attirer les foudres des collègues, de voir ses propos caricaturés, etc. Ces peurs sont-elles fondées ?

« Les enseignants pourraient en dire beaucoup plus que ce qu’ils ne se permettent, sans rien avoir à craindre », assure l’historien de l’éducation Claude Lelièvre. Il rappelle la règle en vigueur depuis un arrêt du Conseil d’Etat de 1935 : plus on est haut dans la hiérarchie, plus on est soumis au fameux devoir de réserve. Et encore, cette obligation ne concerne que la façon d’exprimer ses opinions et non leur contenu. Le ministère de l’éducation nationale précise que, comme tout agent public, l’enseignant est soumis et contraint, même en dehors de son service, « à user de mesure et de retenue à l’occasion de l’expression publique de ses opinions ».

(...)

« Bons élèves »

Interrogé, le ministère est pourtant clair : un enseignant n’a pas à demander d’autorisation avant de parler. Il reste néanmoins « tenu de respecter l’obligation de réserve » dans les propos tenus, insiste-t-on Rue de Grenelle. Plusieurs enseignants expriment des regrets d’avoir été « trop bons élèves » en formulant ce genre de demandes. Et d’avoir perdu une occasion de s’exprimer dans les médias, faute de réponse assez rapide. Une autre façon de leur dire non ?

Plusieurs témoignages font état de relations tendues avec leur hiérarchie après des prises de parole publiques. Mais comment prouver le lien entre l’un et l’autre ? Le problème est bien connu des syndicats : « En dehors des sanctions administratives officielles [de l’avertissement à la révocation, en passant par le blâme], il est possible de punir un enseignant de manière insidieuse, en lui retirant, par exemple, une fonction de formation ou un niveau de classe plus intéressant dans sa discipline », illustre Frédérique Rolet, du SNES, syndicat majoritaire dans le second degré. En échange de la garantie de ne pas être citée, une fois encore, une jeune enseignante résume un état d’esprit qu’elle croit assez partagé : « On ne sait si les histoires de représailles qui circulent sont vraies ou pas, voire amplifiées. Mais dans le doute, on préfère se taire plutôt que voir son quotidien devenir un enfer à cause d’une citation. »

(...)

Métier caricaturé

Cette problématique de l’image de l’école dans les médias peut aussi expliquer la méfiance de certains enseignants à leur égard. Depuis qu’elle enseigne, Anouk F. (son pseudo d’autrice) comprend mieux les réticences des enseignants à répondre aux sollicitations des journalistes. Cette ancienne journaliste de radio, devenue professeure des écoles « [s]’arrache régulièrement les cheveux en voyant la caricature en noir et blanc qui peut être faite de l’école dans les médias ». Les formats journalistiques lui semblent encore trop souvent « incompatibles avec la réalité plus grise, nuancée et complexe de la vie de prof ». Sur son blog « Merci maîtresse » et dans ses livres, elle tente donc de « raconter ce qui se passe vraiment dans une école de l’éducation prioritaire, particulièrement caricaturée par ailleurs ».

(...)

« Il faut s’autoriser ! Les barrières sont surtout dans nos têtes », exhorte Philippe Watrelot, qui se sait, lui, « protégé par sa notoriété ». Cet habitué des médias s’inquiète aujourd’hui « de voir monter sur les réseaux sociaux un cynisme désabusé et pas constructif chez des enseignants », souvent anonymes. Derrière son avatar et son pseudo, justement, un de ses collègues interrogés se réjouit au contraire « de pouvoir y lâcher ce [qu’il] ne peu[t] dire au sein d’une institution où il ne faut pas faire de vagues ».

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