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Vivement l'Ecole!

Au revoir les enfants... Un jour, un souvenir... (Suite)

29 Juin 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Education

Au revoir les enfants... Un jour, un souvenir... (Suite)

Ma carrière prendra fin vendredi 3 juillet.

Chaque jour je publierai ici un texte de souvenirs, choisi très arbitrairement.

Beaucoup ont été écrits pour le site de Philippe Meirieu qui a eu la gentillesse de m' "accueillir" depuis 2006! Je l'en remercie chaleureusement!

Christophe Chartreux

                     ____________________________________

2006

« J’adore ce passage ! »

Chaque dernier cours précédant les vacances, avec chaque classe, j’ai pris l’habitude depuis une vingtaine d’années de  profiter de cette ambiance de fin de cycle pour lire quelques passages à haute voix de livres que mes élèves apportent. Et que j’apporte aussi. Un échange de textes… Un dialogue différent… On peut les commenter, ou pas. On les commente souvent ! Je suis à chaque fois surpris par leurs choix, beaucoup plus classiques qu’on ne pourrait le croire. Stéphanie par exemple, ma troisième si douée et au sourire ravageur, nous a lu ceci :

" Chère Kitty, (…)

Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle que je me montre toujours ne découvrent que j’ai un autre côté, le plus beau et le meilleur. J’ai peur qu’ils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J’ai l’habitude de ne pas être prise au sérieux, mais c’est " Anne la superficielle" qui y est habituée et qui peut le supporter : l’autre, celle qui est "grave et tendre" n’y résisterait pas. Lorsque, vraiment, je suis arrivée à maintenir de force devant la rampe* la bonne Anne pendant un quart d’heure, elle se crispe et se contracte comme une sainte Nitouche* aussitôt qu’il faut élever la voix, et , laissant la parole à la Anne n°1, elle a disparu avant que je ne m’en aperçoive.

Anne la tendre n’a donc jamais fait une apparition en compagnie, pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je sais exactement comment j’aimerais être puisque je le suis… intérieurement, mais hélas ! je reste seule à le savoir. Et c’est peut-être, non, c’est certainement la raison pour laquelle j’appelle ma nature intérieure : heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature extérieure. A l’intérieur de moi, Anne la Pure m’indique le chemin ; extérieurement, je ne suis rien d’autre qu’une biquette détachée de sa corde, folle et pétulante.

1er août 1944."

Journal d’Anne Franck

Et Stéphanie, presque des sanglots au fond de la gorge, dans un silence de cathédrale dit à ses camarades qu’Anne sera arrêtée le 4 août 1944 pour mourir plus tard en déportation… « Pourquoi as tu choisi ce texte Stéphanie ? »

« Parce qu’il me ressemble

- En quelque sorte, tu as parlé de toi…

- En quelque sorte… »

Je n’ai évidemment pas insisté… Il y a des silences qui en disent long…

Pierre, lui, mon petit sixième qui progresse à grands pas mais tellement vite qu’il en devient bien bavard, avait choisi de lire l’extrait suivant :

« Lorsque Robinson reprit connaissance, il était couché, la figure dans le sable. Une vague déferla sur la grève mouillée et vint lui lécher les pieds. Il se laissa rouler sur le dos. Des mouettes noires et blanches tournoyaient dans le ciel redevenu bleu après la tempête. Robinson s'assit avec effort et ressentit une vive douleur à l'épaule gauche. La plage était jonchée de poissons morts, de coquillages brisés et d'algues noires rejetés par les flots. À l'ouest, une falaise rocheuse s'avançait dans la mer et se prolongeait par une chaîne de récifs. C'était là que se dressait la silhouette de La Virginie avec ses mâts arrachés et ses cordages flottant dans le vent. Robinson se leva et fit quelques pas. Il n'était pas blessé, mais son épaule contusionnée continuait à lui faire mal. Comme le soleil commençait à brûler, il se fit une sorte de bonnet en roulant de grandes feuilles qui croissaient au bord du rivage. Puis il ramassa une branche pour s'en faire une canne et s'enfonça dans la forêt.

Les troncs des arbres abattus formaient avec les taillis et les lianes qui pendaient des hautes branches un enchevêtrement difficile à percer, et souvent Robinson devait ramper à quatre pattes pour pouvoir avancer. Il n'y avait pas un bruit, et aucun animal ne se montrait. Aussi Robinson fut-il bien étonné en apercevant à une centaine de pas la silhouette d'un bouc sauvage au poil très long qui se dressait immobile, et qui paraissait l'observer. Lâchant sa canne trop légère, Robinson ramassa une grosse souche qui pourrait lui servir de massue. Quand il arriva à proximité du bouc, l'animal baissa la tête et grogna sourdement. Robinson crut qu'il allait foncer sur lui. Il leva sa massue et l'abattit de toutes ses forces entre les cornes du bouc. La bête tomba sur les genoux, puis bascula sur le flanc. »

Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier

« J’adore ce passage ! »… Et en sixième, quand on adore, on le fait savoir bruyamment, mais qu’importe au fond. Si ce bruit, peu à peu, laisse place à l’envie d’en lire encore. « Allez, lis nous la suite Pierre ! ». Ses camarades en redemandaient ! Alors il a lu. Et ils ont écouté. Ils ont échangé, aussi bien Stéphanie que Pierre, des moments privilégiés avec leurs condisciples de classe. Quant à celles et ceux qui « n’aiment pas lire », ils se sont pris au jeu… « La lecture comme ça c’ est trop bien M’sieur ! ». Parfois, il suffit de peu de choses pour les "débloque"r. Et quand les lectures ont fini, faute de matière, que la réalité est revenue comme les lumières au cinéma après le film, j’ai vu comme de la déception dans leurs yeux… Je n’ai jamais été aussi heureux de les voir déçus !

Nos élèves aiment lire ! Mais il nous faut, chaque jour, trouver des biais, les tromper un peu en somme, pour ne pas faire de la lecture seulement un pesant et indigeste exercice parmi d’autres. Je ne crois pas que la lecture puisse être un exercice. Plus exactement, QU’UN EXERCICE. J’ai un jour scandalisé une collègue lorsque je lui ai dit que je conseillais à mes très jeunes élèves de sauter les passages ne les intéressant pas… « Mais enfin, ils ne peuvent pas savoir ce qui leur plait ou pas ! Et puis ils n’ont pas à choisir ! ». Ah bon… Pourtant je continue de penser qu’on ne pourra faire aimer la lecture à nos élèves qu’en leur apprenant à choisir justement… Puis, plus tard à échanger, à argumenter, à débattre… Et toujours, à rêver…

« Allez bonnes vacances ! ». Ils ne liront peut être pas beaucoup pendant ces congés… Ils sont sollicités par tellement d’autres choses… Mais j’ai la faiblesse de croire que mes moments de lecture n’auront pas été tout à fait inutiles…

Stéphanie, Pierre, ils étaient très beaux vos passages.

Ils vous ressemblaient...

Christophe Chartreux

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