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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Philippe Claudel...

21 Mai 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je tourne les pages dans l'odeur de papier ancien, de l'encre nouvelle, de jaquettes tapissées d'une poussière dont les grains affolés se bousculent sous les paupières des lampes, de l'humidité aussi d'ouvrages lourds et peu souvent ouverts qui paraissent en souffrir et suppurer des larmes minuscules. Sans doute est-ce là, dans cette bibliothèque surannée, au profond du silence, parmi les visages absents de mes camarades et leurs corps ennuyés, enivré par le remugle - puisque c'est la le nom de l'odeur des vieux livres comme je l'appris bien plus tard -, que j'entre dans un pays, celui de la fiction et de ses mille sentiers, que je n'ai depuis jamais vraiment quitté. Je suis comme les livres. Je suis dans les livres. C'est le lieu où j'habite, lecteur et artisan, et qui me définit le mieux.

(...)

On grelotte un peu, et on sourit, tandis que, bien à l'abri de l'orage, on inspire le fumet que le massacre délivre, humus de marais, tourbe, sève, sucre des corolles des lys dont les pétales en pleurs sont comme des haillons, poils de bêtes aux abois et qui meuglent en coeur au loin, soupe de terre relevée par le frisson des lavandes vertes mais dont l'orage a excité la nature, résine venue d'on ne sait où, et le vent enfin levé, revanchard, brasse tout cela avec les dernières gouttes de pluie tout en poussant vers l'est, encore paisible à cette heure, le fatras des nuages crevés et les coups de tonnerre.

(...)

Parfois, se coucher au beau milieu des foins, pour se reposer, pour embrasser qui on aime, au milieu de l'odeur de la belle agonie, des senteurs de graine, de la poussière en laquelle se sont réduites déjà certaines graminées fragiles comme la lyse appelée aussi amourette, et qui se colle à notre sueur. S'étendre et dormir dans l'immense literie végétale, souple et irritante, en attendant de la plier, de la charger et d'en bourrer jusqu'à la gueule greniers et granges.

(...)

Les portes des étables sont pour moi comme celles des églises; elles ouvrent sur un mystère et un silence à peine troublé de souffles et de mouvements lents, d'haleines chaudes, de poésie d'encens ici, de rumination repue là. Un recueillement. Dans l'ombre se joue l'Eucharistie. Parfum de crèche bien sûr, où l'aigrelet fumet du nouveau-né s'adoucit de l'haleine de l'âne et de celle du boeuf bienveillants.

(...)

C’est la pluie qui, après avoir fait disparaître le coteau sous un écran strié, court comme une marée dans les airs, engloutit les boqueteaux ,boit les champs, se coule vers notre maison, ruisselle déjà dans les jardins du fond. Des gouttes isolées donnent les premières notes, mates, près du poulailler, et c’est le gros de la troupe, armée oblique et drue des soudards qui sabrent sans vergogne les pétales des dernières tulipes, déchirent les feuilles encore fragile des cerisiers, humilient les pivoines en les forçant à courber leurs têtes crémeuses avant de les écraser au sol, grêlent la terre des millions de cratères gros comme l’ongle du pouce. Massacre élémentaire. Pilonnage. Cataracte. L’eau fraîchit l’air et le sabre. C’est le mufle d’un monstre qui souffle à plein visage sa trop chaude haleine des tropiques. Des fleuves minuscules charrient leurs eaux brunes dans les allées; et des mers vaporeuses se forment au pieds des framboisiers….

Philippe Claudel - Parfums

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