Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

François Dubet : "L'épreuve du confinement révèle des inégalités qui peuvent devenir haine"...

7 Avril 2020 , Rédigé par La Tribune Publié dans #Education, #Sociologie

François Dubet  : "L'épreuve du confinement révèle des inégalités qui peuvent devenir haine"...

EXTRAITS

LE MONDE D'APRES. "Capacité politique collective" : de sa vitalité ou de son apathie, révélées par la gestion de la pandémie, dépendra, selon François Dubet, l'état de santé de la société française au moment où elle devra entamer sa reviviscence. Et les enjeux sont considérables. Parmi eux, gérer les "petites inégalités" que l'épreuve du confinement aura révélées et qui potentiellement peuvent s'exacerber jusqu'à "la haine", le complotisme, l'imaginaire populiste. Redéfinir ce qui est et fait solidarité. Opposer aux inévitables traumatismes - deuils, chômage, endettement, défiance envers les responsables - une capacité d'action renouvelée, offrant de "repenser" (la justice des inégalités, la mondialisation, le rapport à la nature, etc.). Enfin, juguler la propagation du virus de la déresponsabilisation, plus dévastateur encore que le covid-19. Et c'est d'ailleurs à exercer strictement et "dans la raison" son devoir de responsabilité, que le sociologue enjoint tout citoyen. Au risque, sinon, que la société s'encalmine, pire ne se relève pas. La "capacité politique collective", c'est-à-dire la "capacité politique de la société démocratique" qui déterminera l'avenir post-pandémie, apparaît dans ces conditions en effet plus que cardinale : vitale.

(...)

Nous ne sommes pas en guerre - formule maladroite - mais c'est comme une guerre : tout devient urgent, essentiel, vital, et personne n'anticipe réellement la fin. Non seulement se posent des questions de survie, mais nous savons bien que demain, les choses ne retrouveront par leur cours normal et que nos débats ne seront plus les mêmes : appauvrissement, endettement, rupture des échanges, explosion du chômage...

On ressent bien la sorte de "panique" qui s'empare de nous, y compris chez ceux dont le métier est de réfléchir et de faire de la science : beaucoup deviennent épidémiologistes du jour ou lendemain. Et comme toujours quand on ne sait pas vraiment ce qui arrive et ce qu'il faut accomplir, les théories les plus étranges et les plus complotistes prennent le pas puisque rien n'est pire que ne pas nous expliquer ce qui survient.

N'importe quelle explication plutôt que le vide, et plutôt des intentions de nuire plutôt que des enchaînements de causes... Dans cette situation, je m'efforce de faire confiance à ceux qui savent et à ceux qui agissent, parce que je n'ai pas d'autre choix raisonnable. Aussi j'essaie de n'être pas connecté toute la journée afin de garder un minimum de raison.

(...)

... les inégalités sont vécues comme des discriminations et des manifestations de mépris d'autant plus insupportables que le sentiment de l'égalité fondamentale de tous n'a pas cessé de se renforcer, conformément au grand récit de la "providence" démocratique de Tocqueville. Par exemple, durant une trentaine d'années, les inégalités entre les femmes et les hommes se sont "objectivement" réduites, mais celles qui subsistent sont nettement plus insupportables.

Autre exemple, jusque dans les années 1970, les grandes inégalités scolaires opposaient les jeunes qui accédaient à l'enseignement supérieur à ceux qui travaillaient ; or, aujourd'hui, tous ou presque étudient, mais ils ne suivent pas les mêmes études, ils sont triés à l'intérieur même du système scolaire, et le sentiment d'injustice face à ces "petites inégalités" scolaires est bien plus vif qu'au temps où seule une minorité étudiait.

(...)

Nous découvrons aussi à quel point nos vies dépendent de l'État providence et des services publics : le travail du couple exige un système scolaire, des aides diverses et des prises en charge pour les vacances scolaires. Les personnes âgées sont une affaire d'État plus que de familles. Alors que la France est plutôt bien armée en matière de protection sociale, il n'est pas exclu que la pandémie nous conduise demain à des révisions déchirantes au profit des solidarités locales, familiales, des aménagements des temps de travail. Peut-être que tout ce qu'on dénomme "travail de soin", le care, devra être redéfini, réparti d'une autre manière aussi au sein des familles d'une part, et entre les familles et les collectivités d'autre part.

Solidarité : la pandémie questionne en effet de manière brûlante ce qui la compose, ce qui, dans nous et dans la société, l'irrigue et l'éteint, et la cause des aînés en est une cristallisation peut-être salutaire...

Evidemment, je ne souhaite pas un retour aux seules solidarités domestiques supportées par les femmes, mais la division du travail au sein des familles et entre les familles et l'État révèle aujourd'hui sa fragilité dans la société française qui, je le répète, n'est pas la moins protectrice et la moins redistributrice. De la même manière qu'un modèle de développement économique ne sera plus tenable, un modèle d'État providence et de solidarité ne le sera plus. Nous devrons demander à la collectivité de nous aider à être solidaire, plutôt que de confier, par délégation, la solidarité au seul État.

(...)

Je n'ai jamais cru au déclin du travail et de la civilisation du travail. Nous avons été tellement obsédés par l'emploi que nous avons parfois fini par oublier que le travail est un lien social, une solidarité, une identité, et l'une des expressions majeures de la créativité humaine. Il suffit d'observer l'expérience du chômage pour constater que le travail n'est pas seulement une "obligation fâcheuse pour gagner sa vie". Or, sans reprendre les critiques convenues du néolibéralisme et du néo-management, il est clair que nous avons souvent dégradé les conditions de travail, nous avons ignoré les fiertés, les identités professionnelles, nous avons agi comme si la richesse n'était produite que par des managers brillants. On ne peut pas imaginer que le retour souhaitable de la solidarité ne conduise pas à une réhabilitation du travail.

Le problème n'est pas nouveau, en France notamment où les capacités de négociation collective restent particulièrement faibles, aussi faibles que le sont les syndicats qui pensent n'avoir pas d'autre choix que l'affrontement, face à des dirigeants qui pensent n'avoir pas d'autre choix que celui de l'assouplissement des statuts et de la flexibilité des travailleurs.

(...)

Personne ne peut anticiper l'état personnel et collectif dans lequel nous serons après six semaines de confinement, en France et dans la plupart des pays. Seule certitude, ce ne sera pas "comme avant". A priori ce sera pire, puisqu'une explosion du chômage, un endettement accru, une défiance exacerbée envers les responsables de toute nature, semblent assurés... Ce sera pire aussi car beaucoup d'entre nous seront traumatisés et endeuillés. Mais, si nous en avons les dispositions politiques et intellectuelles, nous pouvons imaginer un renouvellement de nos capacités d'action : comment reconstruire une mondialisation qui ne fragilise pas toutes les économies, comment refaire solidarité et égalité, comment agir dans la nature et pas contre elle ? Toutes ces questions qui étaient enfermées dans les critiques plus ou moins "hors sol", deviennent essentielles.

(...)

il faudra bien que nous comprenions ce qui est arrivé et pourquoi nous avons agi comme nous l'avons fait. Mais c'est moins le rôle de la justice que celui des institutions démocratiques. Et c'est pourquoi la métaphore de la guerre est dangereuse : le virus n'est pas une armée ennemie et la guerre appelle des traîtres et des héros, ce qui n'est pas le cas de la pandémie qui exigerait plutôt de la responsabilité et de la fermeté de caractère.

(...)

Il n'était pas nécessaire d'attendre la pandémie pour constater que la longue période de massification scolaire est aujourd'hui à bout de souffle. La promesse de justice sociale n'a été tenue que très partiellement et c'est désormais à l'intérieur même du système scolaire que se multiplient les inégalités. La promesse du capital humain, celle de l'accroissement général des compétences n'a été tenue que pour les vainqueurs de la compétition scolaire - les autres sont confrontés à la dévaluation des diplômes et au déclassement. Enfin, la promesse démocratique, selon laquelle l'éducation de masse devait renforcer la confiance démocratique et la confiance tout court, n'est tenue que pour les plus diplômés qui constituent une élite culturelle, politique et sociale contre laquelle se retournent les vaincus de la complétion scolaire. Aujourd'hui, les électorats sont davantage définis par les niveaux de diplôme que par les critères classiques de classe sociale.

Si l'enjeu dominant de la sortie de la pandémie est celui de la solidarité et de la confiance démocratique, je ne vois comment l'école ne pourrait pas être interrogée. Plus que le fonctionnement de l'école, c'est le modèle éducatif français lui-même qui sera bousculé. Evidemment, les parents ne seront pas transformés en enseignants, mais les relations aux apprentissages, au temps de travail, aux évaluations scolaires, ne sortiront pas indemnes de cette crise. On peut cependant être optimiste quand on voit à quel point les enseignants, souvent perçus comme frileux et repliés sur leurs traditions pédagogiques, se mobilisent, inventent, se lient à leurs élèves, ne comptent pas leur temps. Il semble que 10% des élèves soient aujourd'hui à l'écart. C'est beaucoup, mais je n'aurais pas spontanément parié sur un chiffre aussi faible. Peut-être que la pandémie transformera davantage l'école et l'université que n'ont pu le faire les ministres.

(...)

Mes espoirs concernent notre capacité politique collective, c'est-à-dire notre capacité de dessiner un avenir et de gérer nos conflits. Mes inquiétudes concernent aussi cette capacité. Quand on est confiné, quand on perd l'expérience directe du monde social, les espoirs et les inquiétudes flottent et changent sans cesse. Et ça, c'est épuisant.

François Dubet est professeur émérite à l'université Bordeaux-II et directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dernier ouvrage paru : Le Temps des passions tristes : Inégalités et populisme, (Coédition Seuil-La République des idées, mars 2019).

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :