Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Covid-19 : pour une mémoire ordinaire de l’extraordinaire...

25 Avril 2020 , Rédigé par Libération Publié dans #Histoire

Covid-19 : pour une mémoire ordinaire de l’extraordinaire...

Ce que nous retiendrons de la période actuelle ne doit pas se réduire à une affaire de grands hommes et d’arbitrages politiques, ni au caractère sensationnel de l’événement. Il faudra donner la voix à celles et ceux qui gèrent la crise au quotidien et éclairer le vécu des populations.

Tribune. En raison de la pandémie mondiale de Covid-19, la majorité de l’humanité est appelée à pratiquer une forme de confinement et fait face à la réduction de ses libertés individuelles. C’est pourquoi, nous, historien·ne·s, sociologues et archivistes, appelons les particuliers, les institutions et les pouvoirs publics à conserver des archives sur cet évènement qui rompt avec le quotidien des sociétés industrialisées à l’échelle planétaire. Son analyse doit mettre en lumière des «vies minuscules», d’ordinaire invisibles, mais qui participent à la grande histoire des sociétés humaines.

La construction d’une mémoire n’est jamais neutre. Les sciences sociales qui traitent du passé restent tributaires des traces laissées par les contemporains, puis conservées dans des fonds d’archives. Or, ces traces peuvent surreprésenter ou invisibiliser des groupes sociaux, suivant les méthodes de collecte qui ont été choisies et les documents qui ont été privilégiés. Ce point n’est pas anecdotique : les choix d’archivage orientent la manière de faire de l’histoire chez les historien·ne·s et pèsent sur la manière de se représenter le passé parmi les citoyens.

Comme l’ont précisé plusieurs chercheur·euse·s, la crise sanitaire actuelle touche plus particulièrement les classes sociales qui sont d’ordinaire invisibles. En soignant ou en assurant la continuité des services de base – alimentation, propreté et maintien de l’ordre public – elles se trouvent en première ligne de la lutte contre le Covid-19.

Pour ne pas oublier leur rôle, la période qui entoure cette pandémie doit être appréhendée sous l’angle de l’histoire sociale. Elle ne doit pas se réduire à une affaire de grands hommes et d’arbitrages politiques, ni au caractère sensationnel de l’évènement. Le recours à l’histoire sociale vise à mettre en lumière les expériences contrastées et multiples de la pandémie selon les lieux, les genres et les âges et ainsi à écrire une histoire ordinaire de l’extraordinaire. L’enjeu est, d’une part, de donner la voix à celles et ceux qui gèrent la crise au quotidien. Parmi ces actrices et ces acteurs, il est essentiel de souligner le rôle des femmes, qui se trouvent en première ligne dans les services de santé, les services sociaux et la grande distribution. L’enjeu est, d’autre part, d’éclairer le vécu de populations, qui suivant les configurations politiques, font face à l’arrêt de leur activité économique, à la généralisation du télétravail, ou bien, ont un accès limité aux biens de première nécessité.

Afin de ne pas reproduire une histoire des dominants, il est primordial de conserver la mémoire des gens ordinaires : caissier·ère·s, parents, postier·ère·s, soignant·e·s, ouvrier·ière·s, agent·e·s de transports, camionneur·euse·s, prisonnier·ère·s, infirmier·ère·s, travailleur·euse·s migrant·e·s, réfugié·e·s ou enfants ; autrement dit, de collecter des récits citoyens et de ne pas s’en tenir aux seuls documents administratifs. Cet archivage pourrait s’inspirer des actions menées par les Archives de Paris, les Archives de la ville de Bruxelles et la Manchester Art Gallery and Archives respectivement après les attentats de 2015, de 2016 et de 2017. Ces centres ont pris l’initiative de récupérer et de numériser un grand nombre de messages déposés par la population dans des lieux de mémoire éphémères. Concernant la pandémie de Covid-19, plusieurs projets commencent à voir le jour. Des initiatives de documentation du confinement ont déjà été entreprises dans de nombreux endroits, par des musées, des chercheur.euse.s ou des centres d’archives locaux (1).

Cependant, il est nécessaire d’aller plus loin. D’abord, nous invitons chacun d’entre nous à conserver des témoignages personnels et professionnels sur la pandémie. Ces témoignages sont multiples : photographies, vidéos, récits de vie et de confinement, sites de solidarité, affiches, correspondances numériques, registres d’hôpitaux ou encore articles de presse. Ensuite, et surtout, nous appelons les centres d’archives, affiliés à des municipalités, des universités ou des organisations internationales, à créer des fonds dédiés à la pandémie. Ces institutions pourront par la suite lancer une collecte auprès des gestionnaires invisibles de la crise et de leurs lieux de travail, mais aussi recenser les récits qui sont actuellement publiés par des journaux, des blogs et des Tumblr. Il est également primordial de recourir à l’histoire orale et de mener une série d’entretiens auprès du personnel de première ligne et des populations touchées, soit par téléphone soit à la sortie de la crise sanitaire (2).

Pour nous, historien·ne·s, sociologues et archivistes, la pandémie liée au Covid-19 constitue un fait social total et une occasion d’exploiter les réflexions qui ont animé la recherche ces cinquante dernières années. Loin d’être l’objet d’une histoire confinée, elle pourra éclairer d’autres phénomènes sociaux et ainsi nourrir une multitude de champs historiographiques, tels que l’histoire des solidarités et des politiques sociales, l’histoire des politiques publiques ou l’histoire des épidémies.

L’enjeu est, enfin, de contribuer à la construction d’une mémoire « ordinaire », inclusive et citoyenne de la pandémie. A ce titre, nous espérons que cet appel constituera un pont entre des donateurs potentiels et des centres d’archives et qu’il encouragera une collaboration internationale entre ces institutions.

 (1) En français, le blog L’histoire contemporaine à l’ère numérique recense les projets de ce type. Aux États-Unis, en Suisse, ou encore en Finlande, des musées ont commencé à récupérer des objets et des photographies. En Chine, le projet «Reporting, Non-fiction and Personal Narrative» récupère des témoignages.

(2) A titre d’exemple, le programme 13-11, qui a été mis en place après les attentats de novembre 2015 en France, a lancé le recueil de témoignages d’un groupe de 1000 personnes volontaires sur une dizaine d’années.

Myriam Piguet , historienne (Université de Genève) et Caroline Montebello, historienne (Université de Genève, EHESS)

La liste des signataires est à découvrir en cliquant sur le lien ci-dessous

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :