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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Jean-Jacques Schuhl...

17 Avril 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Elle est torse nu, en collant. Avec un centimètre il marque des points sur tout son corps, des tas de points, bien plus que dans les mesures habituelles, presque autant que sur un mannequin acupuncturesque : elle sent soudain précieuse presque chaque partie de son corps. Lui, énumère des chiffres : l’écart des omoplates, des genoux et d’autres écarts mystérieux. Une des trois dames en tailleur note en silence sur un carnet. Elle, un instant, songe au tableau qu’Andy Warhol a fait du bulldog d’Yves. Il en a fait quatre versions : nez, gueule, yeux, oreilles rehaussés et soulignés de quatre couleurs différentes : vert, bleu, rouge, jaune. Etait-ce dans Vogue ou Stern qu’elle a vu l’animal quadrichrome ? Ou peut-être dans Ici Paris : elle aime lire aussi ce genre de presse.

Deux des dames s’approchent, tenant le lourd coupon, la balle : Yves déroule quelques mètres de satin et les jette sur l’épaule d’Ingrid. Les trois dames d’atour avancent, reculent, parfois en diagonale, comme sur un échiquier, d’une, deux ou trois cases. Il a pris une double épaisseur. Et ça y est : il commence à couper. Les trois dames, à distance, ont les yeux rivés sur les ciseaux argentés. Il taillade vite dans le satin, ça a quelque chose d’iconoclaste, de brutal, de voluptueux aussi. Le bruit métallique se double d’un crissement soyeux. Elle, elle regarde droit devant elle, nue devant, recouverte derrière du tissu noir qu’il retient plaqué de la main gauche.

« Pas le même du tout, pense-t-elle, que le juvénile garçon détendu en polo rayé, de couleurs estivales, qui m’avait reçue dans sa villa de Deauville deux ans plus tôt. Je le voyais alors pour la première fois. Les portes-fenêtres du salon, ornées de rideaux clairs en cretonne, donnaient sur un immense jardin fleuri à l’anglaise, dans la douce lumière d’automne des côtes normandes. On apercevait les coteaux vallonnés descendant en pente douce vers l’hippodrome de Clairefontaine avec ses jockeys blasonnés à toques et casaques multicolores en soie à rayures, à pois, à damiers, drapeaux levés, drapeaux baissés, et au-delà, vers la mer. Quelqu’un avait mis une musique d’Erik Satie : Gymnopédies et Morceau en forme de poire : pas sérieuse, comme une invite à s’exercer sans but, à s’amuser ou à travailler à un jeu. Un valet en gilet rayé apporta des cocktails bleus et roses. Sous le regard amusé des autres invités, nous étions assis par terre tous les deux, Yves et moi : il dessinait des dizaines de croquis de costumes de scène pour la reine de L’Aigle à deux têtes dont il voulait que je joue le rôle. Je portais, par distraction, un tee-shirt siglé Christian Dior. Nous étions nés à un jour d’écart : « Nous sommes Lion, dit-il, et les lions dans le désert sont parfois déprimés. On les croit foutus et soudain ils se réveillent et alors... » Et là, il imita un rugissement façon MGM.
J’étais contente : mon père, à Sarrebruck, m’amenait, toute petite, au sommet d’une colline ; en direction de la France nous lancions un cerf-volant qui s’en allait vers Forbach, après avoir survolé les deux cimetières hérissés de croix blanches de la première guerre, l’un allemand, l’autre français. Il me chantait déjà les airs de La Veuve joyeuse : "Manon", "Mimi", "Fifi Frou Frou", "Joujou", "Maxiim’s". Je rêvais de Paris, et maintenant j’allais y jouer une pièce de Cocteau : Jean Cocteau ! Yves Saint Laurent ! les symboles, pour moi, de l’intelligence et du raffinement français. » Des dessins du costume de la Reine étaient partout répandus sur le sol comme des promesses de plaisir. Le petit bulldog, avec, négligemment noué au cou, un ruban vert Véronèse dont un bout s’était entortillé autour de l’oreille, s’approcha et se mit à mordre dans une des feuilles qu’il emporta en courant, amenant un petit air de peinture de cour à ce tableau bucolique.

Il cisèle dans le silence, à 2 centimètres du torse de son modèle impavide, tel un microchirurgien pratiquant de savantes incisions cutanées. Est-ce que quelque chose ne va pas ? Il a soudain la mine chiffonnée, la bouche un peu dégoûtée, ou craintive, vraiment comme un chirurgien hyperconcentré, commissures plissées : on dirait le bulldog... C’est passé... : des airs étrangers glissent parfois rapidement sur nos visages et alors, un chien, un meuble, un ennemi, ou la mort nous habitent. Au fur et à mesure qu’il coupe, les deux dames avancent avec leur fardeau pour qu’il puisse tirer sur l’étoffe, il a le nez dedans, la triture du bout des doigts recroquevillés... C’est bientôt fini et elles sont tout près de lui. Ils forment un groupe serré tous les cinq, un drôle de groupe, un pack ésotérique de performers d’avant-garde : une chanteuse un tiers nue, les trois dames d’atour en costumes et un prince couturier chirurgien, au centre de l’immense pièce vide. Et brusquement, Yves magicien ouvre et déploie l’étoffe sur le corps, comme un jeu de pliage-découpage pour enfants ou un origami japonais : fleur en papier qui s’ouvre et se déroule dans l’eau. Les dames, les bras vides, s’éloignent à reculons et s’arrêtent pour juger de l’effet : vue de face c’est une souple armure ondoyante aux longs poignets serrés puis évasés en corolle autour de la main, le buste d’un pourpoint, elle est placardée sur elle, elle donne l’air invulnérable. Vue de dos, elle semble tenir à peine — « Une robe réussie, avait-il dit au journal Elle, doit donner l’impression qu’elle va tomber. » Le décolleté fendu jusqu’au bassin de 2 centimètres de trop — il sait jusqu’où il peut aller trop bas ! Un fin cordon tendu en haut des omoplates ferme la robe par une minuscule agrafe. Des deux côtés de l’épine dorsale et cascadant jusqu’au sol, des festons ondoyants — comme les crêtes en ailerons des grands lézards jurassiques, les plaques dorsales de stégosaures — : une suave préciosité contredite par un cisèlement acéré et précis. Le résultat d’un combat. Tout ça se voyait d’un seul coup, comme ça avait été fait : d’un seul coup. Son esprit semblait être resté dans la robe. Ça s’appelle le style [...]

Jean-Jacques Schuhl, Le Monde du 23.01.02.

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