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Vivement l'Ecole!

Pieds nus...

27 Mars 2020 , Rédigé par christophe Publié dans #Divers

Dieppe - Paris… Un jour de juin…

Les pieds nus

Un jour de juin, sur l’autoroute reliant Rouen à Paris… Je raccompagnais une amie chez elle. Depuis Dieppe… Contact... Moteur...

J’ai passé toute mon enfance au Maroc. Toute ou presque. J’y suis arrivé à l’âge de deux ans, dans les bagages de mes parents fuyant une Algérie en pleine guerre d’indépendance.

Je suis devenu cet enfant de « là-bas », même pas expatrié puisque né en Afrique du nord, français mais ne découvrant et ne redécouvrant cette France du lointain que deux mois par an, l’été, pour les vacances. Jusqu’à quinze ans, jusqu’à ce jour où mes souvenirs ont été noyés dans les remous provoqués par les hélices du bateau me séparant presque définitivement de « mon » pays. Je ne peux penser à Tanger sans un pincement au cœur.

Enfant, à la maison, j’allais toujours pieds nus.

Le carrelage de la maison rafraîchissait mon corps tout entier. Je ne supportais pas les chaussures. Je ne les supporte toujours pas lorsque je suis chez moi.

Je marche dans les pas de mon enfance…

Assise à mes côtés dans la voiture, mon amie se pencha et ôta ses escarpins. Je ne fus ni surpris ni choqué. Elle était maintenant pieds nus, incommodée par des chaussures portées depuis le matin et qui, peut-être, l’endolorissaient. Elle avait accompli ce geste naturellement, sans rien me demander, comme si elle avait deviné que ces pieds nus étaient pour elle et moi le signe d’une liberté partagée, d'une confiance offerte, d'une complicité évidente. Tous deux étions « nés pour un jour limpide », d'après Hölderlin. En ce jour limpide, sur une autoroute aussi laide que peuvent l’être toutes les autoroutes du monde, j’étais heureux - et elle l’était aussi - de retrouver en ce geste somme toute banal, le souvenir de la fraîcheur des carrelages de mon enfance au Maroc. Une femme ou un homme marchant pieds nus manifestent bien plus leur amour d’une forme de liberté qu’en pratiquant le naturisme ou, pour une femme, en dévoilant sa poitrine sur une plage au milieu de la foule.

Lorsque je rentrais de l’école, du lycée, à huit ans, à quinze ans, je prenais toujours soin d’ôter mes chaussures. J’étais ainsi en permanence « comme à la plage ». Les couloirs de la maison, les pièces, la cave, le garage, tout me ramenait à la fraîcheur de l’eau que je prenais plaisir à faire exploser en gerbes de lumières, courant vers elle pour fuir la brûlure du sable, inonder mes pieds, mes mollets, mes cuisses, ma taille, mon corps entier plongeant dans l’Atlantique, quelques secondes immergé, dans le silence soudain, seulement bercé par le bouillonnement des rouleaux, puis surgissant à la lumière dans une explosion de joie solitaire avant quelques brasses comme autant de caresses partagées avec l’océan. Je revenais ensuite, essoufflé, me jetant sur ma serviette et, contemplant le ciel, cet autre océan dont la profondeur me plongeait dans des abîmes de réflexions naïves, je regardais défiler des nuages imaginaires, tout enivré de bleu.

Du coin de l’œil, et furtivement car je devais fixer la route, je regardais les pieds nus de mon amie. Ils étaient jolis…Elle est très belle...

Me revinrent alors en mémoire d’autres pieds nus…

Ceux de Khadija, que j’appelais khaddouj. Elle était notre bonne au Maroc - Je déteste ce terme. Il était utilisé par les familles françaises. Pas par mes parents. Elle était d'abord, avant tout et seulement la grande sœur à qui je me confiais lorsqu'enfant j'avais à partager un moment heureux ou moins heureux. Cette femme ne savait ni lire ni écrire mais savait mieux que personne lire dans mon regard et écrire dans ma mémoire. Rien d'elle ne s'est jamais effacé. J'ai appris énormément d'une femme illettrée… Paradoxe intéressant.

Elle aussi, dès son arrivée à la maison jusqu’à son départ, retirait ses chaussures et restait pieds nus. Des pieds peints de la cheville aux orteils. Ces figures me fascinaient car je ne les comprenais pas. C’était une jeune femme de vingt-cinq ans, brune aux yeux sombres, très mince, le visage toujours illuminé d’un sourire. Souvent, elle chantait en travaillant. Jamais elle ne se plaignait. Ses pieds nus rendaient sa démarche, d’une noblesse infinie acquise depuis l’enfance par le port de divers récipients sur la tête, légère, élégante, délicate. Elle ne touchait pas le sol, elle le frôlait, l’effleurait, le caressait. C’était une fée, ma fée.

Au plus fort de la chaleur du jour, elle m’invitait à la cave. Il y faisait si frais. S’asseyant en tailleur et, dans un geste ample sculptant l’espace, ramenant son sarouel entre ses jambes repliées, elle m'invitait à me blottir dans le berceau ainsi formé. Alors, caressant mon front, je l’entendais reprendre une mélopée ancienne. Jamais je n’ai entendu la fin. Je m’endormais, tranquille. Mes pieds nus reposant au sol, secoués de quelques soubresauts provoqués par des rêves oubliés.

D’autres pieds nus…

Ceux de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants entassés dans des embarcations de fortune – quelle « fortune » ? – fuyant l’enfer d’une Afrique en souffrance, naufragée. Je ne cesse de penser à ces foules rendues malades par les mouvements des vagues, ne sachant pas nager pour la plupart d’entre elles. Le corps brûlé par l’essence s’échappant de moteurs antédiluviens, les pieds nus dans l’eau de mer envahissant leur fragile embarcation. Hurlant dans la nuit, appelant au secours jusqu’au silence parfois. Le silence des noyés. Le silence des âmes perdues dont personne n’a voulu. À leur silence apeuré, même la France en son sommet répondit par le silence officiel. Jamais je ne pardonnerai à quiconque de rester sourd aux cris de ces silences. Ces pieds nus m’obsèdent et m’obséderont longtemps. Ils sont ceux des naufragés d’un monde dont l’honneur fut sauvé par quelques marins à bord d’un navire nommé « Aquarius »

La route défilait…

Mon amie aux pieds nus partageait avec moi quelques chansons…

J’ai tellement aimé celle d’Anwar… Elle s’intitule « How can I do »

Écoutez-la… Pieds nus…

Christophe Chartreux

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"Depuis cinq jours que la pluie coulait sans trêve sur Alger, elle avait fini par mouiller la mer elle-même."

Albert Camus – L'Été

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