Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

"Même s'ils le voulaient, les Etats n'auraient pas les concepts pour changer" - Bernard Stiegler/Qu'est-ce que panser?

9 Mars 2020 , Rédigé par Liberation Publié dans #Politique, #Sociologie, #Philosophie

EXTRAITS

Dans son dernier essai, le philosophe analyse non pas le manque de volonté mais l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre à la colère de Greta Thunberg. Agir face aux changements environnementaux nécessite de décloisonner les savoirs et de rendre la science autonome par rapport au capitalisme.

Avant de s’approcher de Bernard Stiegler, il faut avoir les idées claires sur deux concepts centraux dans son travail philosophique : «l’entropie» et «la néguentropie». L’entropie définit la dissipation de l’énergie : contrairement à l’énoncé «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme», il y a dans l’univers des pertes d’énergie. Donc, l’univers aura une fin, son refroidissement. Vient alors l’entropie négative, ou néguentropie : la capacité à différer dans le temps la dissipation de l’énergie. Voilà. C’est en utilisant cette clé de lecture que le philosophe Bernard Stiegler, également directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), a développé ces dernières décennies sa réflexion sur les sciences et la technique.

Pour ce qui concerne la biographie, on peut l’éliminer rapidement en résumant son parcours singulier : lors d’un séjour en prison où il atterrit pour braquages à main armée, il découvre la philosophie et noue une relation avec Jacques Derrida. S’il dit souvent «nous», c’est qu’il travaille avec des collectifs qu’il initie en tous lieux et pour toutes disciplines, à l’image du groupe de réflexion Ars Industrialis qu’il a fondé en 2005.

Après Qu’appelle-t-on panser ? 1) l’Immense Régression (Les Liens qui Libèrent), il a publié en janvier 2) la Leçon de Greta Thunberg, dans lequel il s’interroge sur l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre à la colère de la jeune Suédoise. C’est que, pour Bernard Stiegler, être en mesure de répondre au problème de notre époque nécessite de réinterroger l’intégralité des savoirs et les réarticuler entre eux, en mettant la question de l’entropie au cœur des connaissances.

Pourquoi consacrer un livre à Greta Thunberg ? Mérite-t-elle qu’une théorie soit forgée à partir d’elle ?

Greta Thunberg est génératrice de bifurcation, notamment par sa colère. Il me semble qu’il y a dans son discours quelque chose d’Antigone. Mais Antigone a le discours tragique des Grecs : si elle dit que nous n’échapperons pas à la mort, il y a l’idée que l’âme a une vie après la mort. Greta appartient au monde «plus que tragique», celui qui dit que tout disparaîtra, l’univers en totalité. Et cela provoque des réactions terribles !

Un article du Monde diplomatique, qui traitait Greta Thunberg, de manière fort méprisante, de «Messie 2.0», ainsi que l’appel au meurtre émis après son discours à l’Assemblée nationale cet été ont fait bifurquer la rédaction de mon essai pour s’attacher à la «génération Thunberg». Initialement, j’écrivais Qu’appelle-t-on panser ? (en détournant le titre d’un ouvrage de Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?) parce que je crois qu’aujourd’hui la pensée ne panse plus, elle ne soigne plus.

J’ai récemment créé un collectif international qui mobilise aussi bien des chercheurs que des jeunes de la génération Thunberg, avec lequel nous essayons de répondre à une question : «Comment diminuer l’augmentation du taux d’entropie ?» Pour schématiser, il y a un schisme entre les jeunes mobilisés et les vieux qui ne font rien.

Mais la rhétorique qui consiste à valoriser les générations futures n’est-elle pas dangereuse, voire démobilisatrice ?

Vous avez parfaitement raison. Il y a une destruction des rapports entre générations. Et il faut le reconstruire parce qu’une société s’arrête quand il n’y a plus de transmission entre générations. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le marketing est générationnel : il a consisté à viser la fameuse «ménagère de 50 ans», découper la population en tranches et les isoler pour cibler ses publicités.

Ça a abouti à une catastrophe sociale. Revenir sur cette histoire permet de se rendre compte que «la génération» n’est pas un phénomène biologique ni anthropologique : c’est, à partir du XXe siècle, un phénomène médiatique.

Avec les Amis de la génération Thunberg, nous voulons reconstruire le lien transgénérationnel. Il ne s’agit pas de refiler notre responsabilité aux générations futures. Il s’agit de permettre aux générations futures de prendre leurs responsabilités avec nous.

«Les pouvoirs auxquels s’adresse Greta Thunberg sont dans l’incapacité de lui répondre», écrivez-vous. Qui pourrait lui répondre, et comment lui répondre ?

Effectivement, même s’ils le voulaient, les Etats et les multinationales ne sauraient pas comment répondre, parce qu’ils n’ont pas les concepts pour changer. Il faudrait, pour pouvoir le faire, établir une nouvelle critique de la science dans le monde industriel. La science est intégralement soumise au développement du capitalisme industriel, elle n’est donc plus du tout autonome, contrairement au XVIIIe siècle. Il y a, depuis cette époque où la physique newtonienne est devenue fondamentale, un refoulement de la question de l’entropie. La raison est simple : la recherche est soutenue par l’industrie, et parler d’entropie remettrait en cause l’organisation macroéconomique sur laquelle elle repose.

Voici un exemple : pour qu’un avion vole, il faut respecter un certain nombre de lois de la gravitation et de la physique. On sait le faire, les avions volent très bien. Mais, ce faisant, on ne prend en compte que le court terme : si on choisissait de ne certifier les avions qu’à condition qu’ils ne bouffent pas toutes les ressources pour les mille années à venir, ils ne seraient pas autorisés à voler.

(...)

Votre livre est une réaction par rapport à un article sur la «collapsologie». Voyez-vous la collapsologie comme un outil ou une menace ?

Ce n’est pas une menace mais une hypothèse, que je partage. La collapsologie dit qu’à l’époque où l’avenir de la totalité du vivant est menacée sur Terre - ça, c’est une donnée scientifique -, le protéger devient la priorité des priorités. Donc toutes les sciences doivent se remettre à bosser en fonction de ça. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, dans l’Evénement anthropocène (Seuil, 2013), proposaient face à cette hypothèse de créer des groupes d’études transdisciplinaires sur l’anthropocène. Il faut arrêter de faire des maths dans un coin, de la biologie dans l’autre, car cela a eu des conséquences catastrophiques. Je crois qu’aujourd’hui, l’enjeu est de réarticuler les savoirs entre eux.

Nicolas Celnik

Bernard Stiegler Qu’appelle-t-on panser ? 2) La leçon de Greta Thunberg Les Liens qui libèrent, 304 pp., 25,50 €.

L'entretien complet est à lire en cliquant ci-dessous (abonnés)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :