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Vivement l'Ecole!

Eloge de la lenteur, du retard...

25 Janvier 2020 , Rédigé par christophe - France Culture Publié dans #Philosophie

J’ai laissé mon amie Porte d’Auteuil, près du Parc des Princes. Je la vois peu et chaque rencontre est un bonheur partagé, toujours trop court. Aujourd’hui nous avons réussi, avant de regagner la capitale, à nous offrir un détour par Varengeville et son cimetière marin. Georges Braque y repose pour l’éternité, Braque et ses vitraux ornant chaque ouverture de l'église posée là, sur la falaise. Il a offert à la lumière le plaisir de se parer de bleu.

Il y a une vingtaine d’années, la fatigue embrume aujourd’hui mes souvenirs, un peu plus peut-être, j’ai passé quelques jours, seul, dans une région saharienne proche du massif du Hoggar.

Vers la fin d’une de ces journées brûlantes, alors que j’installais mon bivouac, je sentis une présence derrière moi… Je me retournai et il était là, debout. Un « Homme bleu » juché sur son vaisseau du désert. D’où venait-il ? Où allait-il ? Je lui posai, par signes et dans un arabe très approximatif, la question. D’un geste évasif il me fit comprendre qu’il venait de « là-bas » et qu’il se dirigeait vers « là-bas ». Je n’en sus jamais plus.

Cet homme d’une beauté irréelle passa la nuit à mes côtés… Après m’avoir donné de l’eau, du lait et quelques fruits secs, il alluma un feu. Nous bûmes du thé. Comprenant ma volonté d’aller dormir, il se leva lentement et alla s’installer auprès de l’animal accompagnant sa vie. Nous nous saluâmes en nous serrant la main, longuement, comme le font les hommes, « là-bas »

Le lendemain matin, il m’offrit à nouveau du thé. Puis se leva, mit de l’ordre dans ses quelques affaires, enfourcha son dromadaire et me regarda fixement. Je lui demandai, toujours par signes, combien de temps il lui faudrait pour atteindre son but et rejoindre les siens. Il sourit et je compris alors l'inutilité de ma question. Celle-ci n’avait aucune importance à ses yeux… « Combien de temps ? » est une préoccupation d’occidental pressé…

Après quelques mots, mon amie est partie. Je la regarde quelques instants s’éloigner. Nous ne savons jamais quand nous nous reverrons. Elle marche d’un pas tranquille. Je la vois sortir son téléphone portable et consulter peut-être ses messages.

Ses enfants, son mari l’attendent. Sa vie…

Je remets le moteur en marche… Ma vie…

Et le temps nous accompagne.

Au Sahara, le temps est dans le sable… Il est « de sable ». Le Sahara, c’est le Grand Sablier… Mais « là-bas » on ne l’a pas enfermé dans ses petits objets de verre qui permettent de savoir si l’œuf est cuit ou pas. Le temps coule, fuit, s’échappe… Il ne passe pas car il n’existe pas… Il lisse les arrêtes de la vie comme le vent adoucit celles des dunes pour en faire des courbes parfaites, sensuelles, féminines… Au Sahara, de jour comme de nuit, on entend le temps chanter dans les glissements du sable sur les pentes… Oui, il chante…

La vie et ses épreuves viennent rythmer nos existences. Lorsqu’une épreuve vient frapper à notre porte, il convient de ne jamais oublier qu’elle n’est pas un arrêt, une fin, la mort d’un rêve… Elle est une étape…

Une étape entre « là-bas » et « là-bas »

Cet espace où le temps n’a plus l’importance faisant de nous les obligés des montres, des horloges, des pendules, des chronomètres, de tous les outils imaginables pour mesurer nos existences. Et plus les technologies contemporaines nous font « gagner » du temps, plus nous en manquons. Paradoxe inconnu de l’homme bleu. Il ne portait pas de montre au poignet.

Que reste-t-il aux humains des pays développés pour « contraindre » le temps ? Rien, sinon les durées incompressibles. L’enfant aura toujours besoin de neuf mois avant de remplir d’air ses poumons, avant de pousser son premier cri. Une loi aura toujours besoin de temps pour produire ses premiers effets. Une histoire d’amour, même commencée par un « coup de foudre », aura besoin de temps pour vivre. Ou pour mourir…

Au Sahara, aucune accélération du temps. Et pour cause. Il n'existe pas.

Aucune, en apparence non plus, dans les regards, les sourires, les gestes de mon amie…

Hélas, la France - et une grande partie du monde - semble poussée par la fièvre de la réussite rapide, des effets rapides d’une décision, de la fabrication rapide d’un objet, de l’éphémère succès d’un film, d’un livre, d’une chanson. La « start-up » nation court, se précipite, bouscule, écrase, réduit, résume. Il faut produire, il faut réussir. Vite, vite, vite…

J’ai vu disparaître l’homme bleu derrière les dunes et leurs mystères…

J’ai vu disparaître mon amie happée par la ville et ses tentacules…

Je conserve toujours les traces de leur sourire, la douceur de leur voix, la sagesse de leurs paroles…

À jamais hors du temps…

Christophe Chartreux

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