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Vivement l'Ecole!

Myriam Revault d’Allonnes : « Le macronisme est une politique de l’insensible » (+ vidéos)

22 Décembre 2019 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Politique

EXTRAITS

En dépit de ses appels à la solidarité, notamment pour défendre la réforme des retraites, l’exercice du pouvoir par Emmanuel Macron relève d’une conception managériale de la société et de l’individu, analyse la philosophe Myriam Revault d’Allonnes dans un entretien au « Monde ».

(...)

Les professions du soin, de la protection ou de l’éducation, qui sont en contact direct et quotidien avec les citoyens, semblent particulièrement touchées. Vivons-nous à l’heure de la déliaison sociale ?

Bien au-delà de ce qu’on tente de faire passer pour des revendications catégorielles, qui voudraient maintenir les seuls avantages acquis par certains au détriment du sort des générations futures, on est confrontés depuis des mois aux plaintes, aux demandes, aux réquisitoires de ceux qui prennent quotidiennement en charge les populations les plus vulnérables : le SAMU, les services d’urgence, les pompiers qui, de leur propre aveu, sont devenus les « médecins des pauvres » et passent le plus clair de leur temps à « faire du social » là où les services publics sont défaillants, voire inexistants. Ces protestations durent depuis des mois, même des années, et elles se sont exprimées avec force bien avant les manifestations et les grèves de ces dernières semaines. Personne n’ignore que le mouvement des « gilets jaunes « a pris racine dans ces territoires désertés par les services publics ainsi que par les instances et les organes de médiation qui faisaient lien et permettaient, si peu que ce soit, de donner une figure concrète au tissu social, au « commun ». C’est l’un des aspects – mais non le seul – d’un processus de déliaison, de délitement du lien social, qui est le signe d’un dérèglement de la logique démocratique.

Quelle est la vision de l’individu et de la société véhiculée par la politique d’Emmanuel Macron ?

Sur la vision de la société que nous propose le « macronisme », plusieurs points méritent, selon moi, d’être soulignés. Je voudrais ici m’attacher à la perspective d’une « anthropologie politique » qui déborde les seules décisions politiques et même les seuls mécanismes institutionnels. On ne rappellera jamais assez qu’une forme de société (au premier chef la démocratie) n’est pas seulement un ensemble de dispositifs juridico-politiques, un mode d’agencement et de répartition du pouvoir. C’est aussi un horizon de sens et un ensemble d’expériences, autrement dit une manière de vivre (ou de ne pas vivre) ensemble. Il importe alors de se demander quelle vision on nous propose aujourd’hui de l’individu et de ses rapports avec la société, vision dont le « macronisme » n’est sans doute que l’emblème ou la pointe avancée.

Le triomphe de l’individu, qui a marqué la modernité politique, a souvent laissé penser que la politique n’était que l’instrument garantissant la réalisation des finalités individuelles. Comme si les individus, mis en position de fondement, étaient porteurs de droits préalables (et des pouvoirs liés à ces droits) avant d’être soumis à des devoirs et surtout avant même d’appartenir à la société politique. Dans cette perspective, poussée à un point extrême, les institutions sociales ne sont qu’un instrument extérieur ou extrinsèque destiné à assurer ces droits préalables. Il suit de là que le consentement des individus à l’égard de ces mêmes institutions est nécessairement conditionnel et révocable : ils n’ont en effet d’obligations à l’égard de la communauté que dans la mesure où elle garantit ces droits.

C’est la question de l’endettement de l’individu à l’égard du social qui se trouve alors posée, mais c’est aussi son symétrique inversé, à savoir la question de l’endettement du social à l’égard des individus, qui se révèle aujourd’hui dans sa lumière la plus crue à travers les discours du pouvoir actuel, notamment autour des notions de responsabilité, d’autonomie et de capacité.

(...)

Le « nouveau monde » n’a rien de nouveau, si ce n’est la proclamation explicite, non dissimulée, d’un certain nombre d’impératifs étroitement associés à une vision utilitariste du social. Et, encore une fois, cette vision utilitariste affecte profondément la manière dont on appréhende les sujets politiques : le nouveau modèle de subjectivation proposé aux individus est celui d’un sujet rationnel, entrepreneur de soi-même, performant, soustrait par le calcul et la prévision aux aléas de la contingence et débarrassé du même coup des déchirements intérieurs, des contradictions et des paradoxes qui font sa richesse. A cet égard, le macronisme est une politique de l’insensible.

(...)

... je crois qu’effectivement les jeunes, même si on les voit et on les entend peu dans les manifestations traditionnelles, prennent à bras-le-corps un certain nombre de questions relatives à la responsabilité que nous avons à l’égard du monde, à ce que nous devons au monde et à sa durabilité. Sans doute les chemins qu’il leur faut explorer ne sont pas encore frayés, mais dire que le monde est toujours « hors de ses gonds » signifie qu’il ne peut être préservé de l’usure et de l’entropie que par la force de l’imaginaire.

Propos recueillis par Nicolas Truong

A lire dans son intégralité en cliquant ci-dssous

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