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Vivement l'Ecole!

Je n’ai jamais voulu maîtriser les horloges...

20 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Le temps de l’enfance…

Je n’ai jamais voulu maîtriser les horloges. Je ne porte pas de montre. J’ai un téléphone portable. Jamais je ne l'utilise. Souvent mes élèves me font remarquer que je ne sais pas l’heure. Ce n’est pas complètement vrai. Avec le temps – eh oui – l’enseignant s’habitue à se passer de lui. La séance se faufile dans le créneau imparti. Un petit miracle amusant, m’offrant le luxe d’entendre celles et ceux qui me connaissent bien, au moment de l’abominable sonnerie signifiant la fin du cours et alors que je viens de terminer telle ou telle activité :

« Pile poil ! Comme d’hab’ Msieur ! » Bonheur indicible ! Il m’en faut peu.

Enfant, j’étais toujours en avance, en retard ou à l’heure. Par hasard. Le temps ne m’intéressait pas. Il ne m’intéresse pas plus aujourd’hui.

Mon enfance, comme la tienne, n’avait pas le temps de s’intéresser à lui. Au temps. J’étais heureux. Le bonheur n’a nul besoin de montre ni d’horloge pour être mesuré. Mes journées s’étalaient au soleil, sous le ciel bleu, ou sous la pluie plus souvent que le croient les touristes et leur Maroc de cartes postales, de brochures d’agence de voyages. Mon jardin, mes livres, mes jouets, mes chats, la plage, la mer, le vent, les amis, l’école. Tout cela suffisait à faire de mes jours des instants privilégiés, des « moments d’être ». Même l’ennui des averses et des orages me retenant prisonnier passait vite. Tout pour moi était spectacle. Jusqu’à l’odeur de la terre assoiffée exhalant des parfums suaves et doux.

Quant aux jeudi et dimanche ainsi que les vacances, ils me permettaient d’offrir ma peau aux éclats de sel et aux étincelles de lumière, complices épousés pour transformer mon corps en statue de cuivre. Je quittais le sable aux premières étoiles. Je ne savais rien du temps. Il ne passait pas. Il me retenait !

Je croisais parfois, sur le chemin de l’école ou de la plage, cette petite fille vue avec son père, devant chez moi, dans le champ. Sans nous parler, nous jouions à reproduire les gestes de l’autre. Nous inventions, sans le savoir, le « copié-collé » vivant. Je courais… Elle courait… Je m’arrêtais… Elle s’arrêtait… Je riais… Elle riait… Je laissais filer mes doigts autour d’un tronc de palmier… Elle en faisait autant… Ma « petite sœur ». Avant l’heure. Avant toi aujourd’hui. Elle non plus n’avait pas de montre au poignet. Elle ne m’a jamais demandé l’heure, même pas par signes. Et puis elle disparaissait comme elle était venue, légère, mystérieuse, aussi belle qu’un concerto pour piano. Je ne savais jamais quand je la reverrais. Pourtant je la retrouvais toujours. J’aimais jusqu’à ses silences.

Et le temps filait. Sans rien m’annoncer d’autre que le réveil, le chocolat et les BN, le départ vers l’école. Le dimanche, les jeux solitaires ou entre amis dans la rue, chez l’un, chez l’autre, selon les envies et le temps, . Celui qu’il fait. Jamais celui qui tue. L’heure du déjeuner, l’arrivée de Khadija qui m’accueillait – car c’est elle qui m’accueillait chez moi – d’un sourire explosant de cette humanité que sa modestie, sa pauvreté offraient sans rien attendre d’autre que j’aille me jeter dans ses bras !

Ce dont je ne me privais pas tant elle était douce et belle… Dans son sarouel, assoupi, le temps n’existait plus. Une forme d’extase. Je retrouverai cela bien plus tard en écoutant, émerveillé, Sonya Yoncheva interprêtant le « Lascia ch'io pianga » d’Haendel. Ou Alison Balsom dans l’ouverture de l’ « Atalanta », encore d’Haendel. Ou encore Schubert par Irina Lankova. Ecoutez-les et vous me rejoindrez dans les bras de celle dont je n’ai jamais pu oublier la douceur de la main sur mon front, ni la voix veloutée qui me disait « Christophe, tu es le fils que je n’ai jamais eu ». Khadija, stérile, avait adopté une petite fille, orpheline du tremblement de terre d’Agadir en 1960. Elle n’a jamais été ma bonne. Elle fut la musique de mon enfance, ma Sonya Yoncheva, mon Alison Balsom avant l’heure aussi…

Hors du temps…

Qui pour moi n’a jamais existé…

Christophe Chartreux

Le souvenir est l'espérance renversée. On regarde le fond du puits comme on a regardé le sommet de la tour.”

Gustave Flaubert

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