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Vivement l'Ecole!

De l’ethos de la laïcité. Réponse à Souâd Ayala (Président du Conseil Supérieur des Programmes)

19 Novembre 2019 , Rédigé par Telos Publié dans #Education, #Laïcité

De l’ethos de la laïcité. Réponse à Souâd Ayala (Président du Conseil Supérieur des Programmes)

EXTRAIT

Dans Le Monde du 26 octobre, Souâd Ayala, inspectrice générale de philosophie et présidente du Conseil supérieur des programmes[1], développe l’argumentation suivante :

  1. La laïcité ne se réduit pas à la production de lois. Dégager sa signification suppose que l’on détermine ce qui est souhaitable et ce qui ne l’est pas. Dans le présent débat, Jean-Michel Blanquer est fondé à considérer que le voile n’est pas souhaitable.
  2. L’idée même que l’affirmation précédente puisse être discutée est inquiétante pour la raison.
  3. La visibilité de l’islam est saturée par la question du voile et celle du terrorisme islamiste. Les « belles âmes » (sans plus de précision) ne perçoivent pas cette réalité.
  4. Il faut que les femmes musulmanes comprennent que le voilement ne peut être perçu que comme manifestation de l’affiliation aux « représentations de l’islam politique » et non comme l’accomplissement d’une obligation religieuse.
  5. Il convient donc de dire aux musulmanes de renoncer à porter le voile si nous voulons être solidaires des femmes qui, ailleurs, y sont contraintes.
  6. Eriger en droit le choix de se voiler, c’est adhérer à une vision patriarcale de la femme musulmane et, dès lors, être en contradiction avec un engagement féministe.
  7. Nous avons un devoir de vérité à l’égard des musulmans en général, sauf à endosser un discours décolonial aux « relents néocolonialistes ».
  8. Le dévoilement est congruent avec l’ethos de la laïcité, lequel réclame la sortie du religieux hors de la sphère publique.

Ces huit propositions méritent discussion.

Le point 1 pourrait paraître acceptable si toutefois il n’invitait pas à une réponse définitive (« le voile n’est pas souhaitable ») sans que soit esquissée la signification de la laïcité, telle que l’entend Souâd Ayala. Il nous semble qu’en atténuant la dimension juridique, ce qui peut s’entendre, elle nous dise surtout que la laïcité doit privilégier sa fonction d’émancipation. Or cette opposition est factice : l’abstention que prescrit la loi de 1905 est la garantie de la liberté de conscience et, dès lors, l’outil privilégié de l’autonomie. De fait, la laïcité émancipe. Et si ce processus conduit au choix d’un vêtement perçu, à tort ou à raison, comme une obligation religieuse, comment, sans contrainte, et en cohérence avec la valeur de liberté, l’empêcher ?

Le point 2, tout à fait décisif, laisse entendre que l’exercice de la raison suffit pour décider que « le voile n’est pas souhaitable ». Mais cette question se pose-t-elle vraiment ? S. Ayala ne peut avoir oublié le débat philosophique sur la tolérance, notamment celui entre Bossuet, partisan de l’uniformité religieuse, et Bayle, défenseur de la liberté de conscience et de culte. Elle a évidemment en mémoire la Lettre sur la tolérance de Locke, ou encore, le Traité sur la tolérance de Voltaire.

Mais c’est John Stuart Mill qui, dans De la liberté, a posé le problème dans sa forme moderne, c’est-à-dire celle des rapports entre tolérance et pluralisme. La question posée par le philosophe est précisément celle de la nécessaire intégration des minorités dans les démocraties. La défense millienne de la tolérance se fonde sur la valeur de la diversité. Il est bon, pense-t-il, qu’existent des « expériences de vie » différentes. C’est parce que les individus sont fondamentalement différents et qu’ils doivent être souverains sur eux-mêmes que la tolérance est une exigence morale. Bien entendu, Mill reconnaît qu’elle ne peut être illimitée, le mal fait à autrui en constituant les limites.

La tolérance, rappelons-le, consiste, selon l’excellente définition de Susan Mendus, à s’abstenir d’intervenir dans l’action ou l’opinion d’autrui, quoiqu’on ait le pouvoir de le faire, et bien que l’on désapprouve ou que l’on n’apprécie pas l’action ou l’opinion en question. Dès lors, il n’y a pas de tolérance sans intolérance préalable. Et c’est bien l’exercice de la rationalité qui conduit à privilégier les raisons de tolérer sur celles d’interdire. Nul ne prétend, au sein des laïques qui délibèrent depuis trente ans sur ce sujet, que le voile soit souhaitable.

(...)

Alain Policar Chercheur au CEVIPOF (Sciences Po)

Suite et fin à lire en cliquant ci-dessous

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