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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Irène Jacob...

28 Novembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je rassemble des souvenirs de toi, papa, de ce monde de la physique quantique qui était ton métier, de l’histoire de la naissance de l’univers telle que tu me l’as contée au pied de mon lit d’enfant comme un conte de Perrault et telle que je la raconte aujourd’hui à mes amis, en buvant une limonade, en étant dans la vie, en sentant le soleil sur mes joues, alors que tu es mort il y a quelques mois. Et tandis que je passe une main dans mes cheveux, pour offrir mon visage à la lumière, pour mieux respirer l’air autour de moi et libérer mon diaphragme de la peine qui pèse sur ma poitrine, je suis bouleversée aussi par les émotions d’une force nouvelle, une poussée me surprend, monte de mes entrailles comme se réveille un volcan : je suis enceinte à nouveau. Et j’interroge dans un même temps ces deux présences silencieuses : celle du ciel immense où tu es parti, invisible papa, et celle de mon ventre chaud où tu grandis, toi que je ne vois pas encore, que je vais aimer. Entre ces deux bords inconnus, la naissance et la mort, je m’avance, moi aussi, dans la vie bouleversante et cherche l’équilibre de ce grand château de cartes où nos vies se tiennent adossées, penchées les unes contre les autres, sensible au moindre choc, ajout ou chute, de l’une d’elles.

Je rassemble les brindilles, les feuillages, les êtres, les morts, les souvenirs. Dans la tempête, je fais le nid. Je vois la foudre qui éclaire le ciel et électrise la terre. J’appelle ma mère, qui m’a portée dans son ventre et ses bras. J’appelle la forêt obscure de la peur, qu’il me faut traverser pour me défendre du doute et aimer. Je pense à vous, mes grands-mères Violette et Lou, qui m’avez précédée et venez tendrement me visiter en rêve quelquefois, depuis vos étoiles éloignées. Je sens mon corps se préparer déjà à une nouvelle métamorphose, à devenir énorme et à enfanter. J’appelle nos enfants qui grandissent et sont le cœur qui bat et la chair de ce livre, j’appelle Mathieu, mon amour, dont les lèvres ont, sur les miennes, un goût de miel, d’amande et de café, j’appelle ses parents, qui nous ont accueillis pendant ces mois de grossesse. Et toi, papa, qui es parti, quelque part, tout près de moi ou très loin, dans l’au-delà, je ne sais pas, dans l’univers silencieux, je t’appelle. Et avec toi, l’infini et son histoire immense tout contre la mienne.

Ici, devant le deuil et la promesse de la vie, je me tiens et j’avance. J’appelle ces mots qui courent au bout de mes doigts, et je sens la peau de mon cou, de mon dos, de ma poitrine, de mes tibias, de mes avant-bras, qui se met à rougir en les reconnaissant. C’est la grâce des histoires de pouvoir rassembler ce qui est dispersé, contenir rêves et réalités, mêler en une même phrase le présent et le passé, la peine et le sourire, la présence et l’absence, l’intimité de la solitude et le fabuleux partage.

Irène Jacob - Big bang

Coup de coeur... Irène Jacob...
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