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Vivement l'Ecole!

Au Maroc, dessiner contre le patriarcat...

29 Novembre 2019 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Culture

En arabe dialectal, « hshouma », c’est « la honte », c’est « honteux », et c’est le mot qu’on dégaine au Maroc (et ailleurs) pour ne pas aborder en société ou en famille les tabous liés au corps, au genre, à la sexualité, aux violences contre les femmes comme le harcèlement sexuel et le viol. Le mot est un bâillon : « Tais-toi, n’en parle pas », sinon le « mektoub », le destin, va s’abattre, ainsi que le qu’en-dira-t-on du cousin, du voisin, du village, du quartier…

Cette dictature de la hshouma, Zainab Fasiki, invitée de notre émission « Maghreb Express », l’endure depuis l’enfance et elle ne la tolère plus au Maroc où les corps et les relations sexuelles sont normés par les lois de l’État mais aussi par la religion, la culture, les traditions. Depuis quelques années maintenant, elle s’en libère à coups de crayon en dessinant des héroïnes nues ou voilées qui reprennent l’ascendant sur une société profondément patriarcale et sexiste.

Elle a publié ses premiers dessins accompagnés de courts textes d’abord sur les réseaux sociaux – Instagram et Facebook – qui la font rapidement connaître. Aujourd’hui, elle vit de son art et boucle un vaste projet hybride, artistique et militant, féministe et éducatif, baptisé Hshouma qui lui vaut de courir le monde et d’être classée « Next generation leader » par le magazine américain Time.

La version bande dessinée vient de paraître aux éditions françaises Massot : Hshouma, corps et sexualité au Maroc. Zainab Fasiki brise les non-dits en deux chapitres, le corps et la sexualité, aborde le consentement, l’identité de genre, le sexe hors mariage, l’égalité femme-homme, etc. Des parents font la queue dans les librairies pour la remercier de ce guide d’éducation sexuelle qui vient combler leurs propres lacunes et paralysies héritées de cette culture de la honte. Quand d’autres Marocains la conspuent de faire dans le « haram », le péché.

Il a fallu passer par la France parce qu’il est compliqué de publier un tel livre dans le royaume chérifien, et le faire en français, la langue de l’ancien colonisateur en perte de vitesse, qui reste réservée aux élites, parce que la darija, l’arabe populaire, que tout le monde parle, n’a même pas les mots justes pour parler de sexualité, et décrire avec objectivité les organes génitaux, un vagin avec respect.

Zainab Fasiki s’inspire de sa propre histoire. Elle a 25 ans, vient de la classe moyenne fassie. Seule fille au milieu de cinq garçons, elle découvre très tôt que, parce qu’elle a deux chromosomes X, elle n’a pas la même liberté et le même pouvoir que ses frères d’aller et venir dans l’espace public, construit pour exclure et violenter les femmes. Elle subit le sexisme à la maison, à l’école, mais aussi le harcèlement dans les rues, un fléau au Maroc, qui persiste malgré l’adoption en 2018 d’une loi contre les violences faites aux femmes et aux filles. 

Les chiffres sont édifiants dans ce pays où, jusqu’en 2014, les violeurs pouvaient échapper à la prison en épousant leur victime si elle était mineure. Une avancée toute symbolique, tant le fossé entre la loi et des coutumes ancestrales reste immense. Et c’est aussi cela que Zainab Fasiki dénonce à travers l’art.

Plus d’une Marocaine sur deux a été victime de violences. Deux tiers des cas de violences sexuelles se déroulent dans l’espace public marocain, selon des chiffres officiels. Dans plus de 90 % des cas, il s’agit de viols ou de tentatives de viol dont les victimes sont principalement des femmes de moins de 30 ans. Plus de 90 % des personnes qui ont subi des actes de violence ne portent pas plainte contre leurs agresseurs.

Régulièrement, des scènes, filmées et diffusées sur les réseaux sociaux, témoignent d’une violence systémique à l’égard des femmes : à l’été 2017, cette jeune femme à l’arrière d’un bus qui roule dans Casablanca, qui est agressée en pleine journée par quatre adolescents sans que personne ne bouge, ni les passagers ni le chauffeur ; ou encore cette adolescente traquée, encerclée par une horde de jeunes hommes alors qu’elle marche seule dans Tanger.

À l’été 2018, Khadija est violée, séquestrée, torturée, tatouée de force à 17 ans par une dizaine d’hommes de son village d’Oulad Ayad, au pied du Moyen Atlas. Très récemment, Hajar Raissouni a été jetée en pâture et en prison par le régime marocain pour relations sexuelles hors mariage et avortement illégal alors qu’elle crie son innocence. 

Pour ceux qui sont à Paris, Zainab Fasiki expose son travail de bédéiste du 3 au 13 décembre à la mairie du IVe arrondissement.

☞ Cette émission est également disponible en podcast (à retrouver ici).

☞ Toutes les émissions « Maghreb Express » de Mediapart.

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