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Vivement l'Ecole!

Profs : «On se sent si seuls au quotidien»...

16 Octobre 2019 , Rédigé par christophe

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EXTRAITS

Sentiment d’impuissance, frustration, manque de reconnaissance, absence de soutien de la hiérarchie… Le suicide il y a près d’un mois d’une directrice d’école à Pantin a mis en lumière le malaise au sein des personnels de l’éducation nationale. Témoignages.

Au téléphone, elle parle d’une voix douce et un peu inquiète. Elle n’a pas l’habitude de s’épancher. «Je suis tourmentée par mon travail. Je suis très consciencieuse.» Annie (1) est enseignante depuis vingt ans et directrice d’une école élémentaire dans l’académie de Dijon. Cette rentrée, elle était confiante, c’est sa cinquième année comme directrice. «Je pensais que ce serait plus facile. Mais non. Le volume de travail augmente encore. On prend sur le temps à la maison, mais ça ne suffit pas, ça ne finit jamais.» Elle était à bout, son médecin l’a arrêtée pour huit jours. Elle continue malgré tout à travailler à distance, soucieuse de ne pas faire peser «la charge» sur ses collègues. «Je pensais tenir. Je n’ai pas réussi. La mort de Christine Renon m’a vraiment bouleversée.» Sa voix se trouble.

Le suicide de cette directrice d’une école maternelle de Pantin (Seine-Saint-Denis) le 21 septembre, et la lettre qu’elle a laissée pour expliquer son geste, a fait chanceler l’ensemble de la profession. Christine Renon avait pris la précaution d’adresser une copie de son courrier à chaque directeur d’école de sa ville et aux sections syndicales, pour s’assurer qu’il ne soit pas mis sous le tapis. Sa lettre circule depuis, sur Facebook et par mails, faisant le tour des écoles et des salles de profs. Certains passages semblent un peu décousus et obscurs pour les non-initiés. Pas pour les enseignants. Ils sont nombreux à se reconnaître dans ses mots, à s’identifier. Et tous postes confondus, qu’ils soient directeurs d’école comme Christine Renon, chefs d’établissement en collège et lycée ou bien enseignants, dans des quartiers difficiles ou non. Des profs des beaux quartiers ou des zones rurales souffrent aussi. D’autres cas de suicides (deux en septembre) ont depuis été relayés par les médias. Il faudra déterminer s’ils sont imputables au travail ou non.

«On est tous des Christine», résumait une prof de Seine-et-Marne rencontrée lors d’un rassemblement en sa mémoire. En faisant de grands gestes, elle expliquait : «D’un coup, tout remonte. Tout ce que je supporte et que j’essaie d’enfouir en moi. Cette lettre, ça a fait tout sortir.» Et d’ajouter, dans un soupir : «Ça fait du bien de parler. On se sent si seuls au quotidien.»

(…)

Un autre chef établissement, en poste dans un gros lycée rural de l’est de la France, reconnaît lui aussi ces nuits à se réveiller toutes les heures parce qu’il pense à son établissement. «On est toujours le doigt sur la couture, pris entre le marteau et l’enclume. Il ne faut jamais lâcher, on est toujours sous stress.» Ça fait pourtant vingt-deux ans qu’il fait partie du personnel de direction. C’est un proviseur qui laisse la porte ouverte de son bureau, sa «façon de gérer». Et tous les problèmes finissent chez lui, qu’ils s’agissent des élèves, des parents, des profs, des locaux. «Je passe mon temps à régler des situations, c’est lourd. On n’a pas de RTT, on fait des heures pas possible, on se l’impose pour que ça tourne. Une fois j’avais râlé, la hiérarchie m’a dit que si je faisais 50 heures par semaine, c’est que j’avais un problème d’emploi du temps, que c’était à moi de m’organiser.» Il insiste sur ce ressenti, oppressant, du manque de soutien de l’institution. «Il ne faut pas faire de vagues. La hiérarchie est là pour donner des injonctions, c’est tout. Au niveau du ministère, c’est la com avant tout.»

La réforme du lycée est le parfait exemple, selon lui. Dans la quasi-totalité des lycées, les équipes, qu’elles soient d’accord ou non avec le fond de la réforme, déplorent le manque de préparation pour la mise en place. Résumé du proviseur : «Blanquer fait juste des vidéos, s’adresse directement aux parents pour expliquer la réforme du lycée, mais pour l’organisation concrète, on se débrouille seul.»

(…)

Paperasse jugée inutile

Le sociologue Sylvain Broccolichi traduit : «Cette paperasse, les enseignants n’en voient pas l’intérêt. Comme l’institution n’investit pas, le moyen qu’elle a trouvé pour dire qu’elle agit, c’est de multiplier les documents à remplir. C’est une stratégie qui permet à l’institution d’avoir l’air de bien faire. L’enjeu premier, au fond, ce n’est pas réellement d’améliorer les choses mais de gérer la communication pour ne pas être tenu pour responsable.» A la paperasse jugée inutile s’ajoutent les misères informatiques, avec un réseau caillouteux et mal entretenu. Par exemple, au lycée Henri-Matisse, les élèves ont été équipés par la région en tablettes tactiles. Chic. «Sauf qu’on a un demi-poste en informatique pour gérer l’infrastructure et une enseignante référente qui fait ça en plus de son travail. Elles n’en peuvent déjà plus !»

Larmes aux yeux, un directeur d’une école maternelle de la région parisienne raconte que tous les matins, il part à l’école avec son ordi personnel sous le bras et qu’il utilise la connexion internet de son téléphone, faute de mieux. Ou encore cette enseignante de collège qui «tourne en bourrique» à cause de l’application pour les évaluations des sixièmes, qui est dans les choux depuis la rentrée. «Ça peut paraître anecdotique, mais c’est tout le temps. Quand vous perdez vingt minutes de cours sur une heure avant d’arriver à faire l’appel à cause d’une connexion, c’est à s’arracher les cheveux», insiste Anne-Charlotte Kiener, prof de français et coach pour enseignants.

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«Punching-ball»

Le manque de reconnaissance du métier dans la société revient aussi souvent dans les témoignages. Ces petites piques récurrentes : «toujours en vacances», «ça va, la vie», «jamais contents», «en grève à la moindre occasion». Elles s’ajoutent au millefeuilles. Les salaires, pas très élévés, n’aident pas non plus. Puis il y a la pression des parents d’élèves. Surtout en primaire. Christine Renon en parle dans sa lettre. Lors du rassemblement en sa mémoire, une instit d’une école du XVIIe arrondissement de Paris se compare à un «punching-ball». Ces parents qui se permettent tout, «qui vous insultent devant tout le monde» et «appellent l’inspection quand on ne leur ouvre pas la porte de l’école assez vite». Juliette, principale adjointe d’un collège en réseau priorité : «Ils se comportent comme des clients, comme si on leur devait quelque chose. J’ai l’impression de me battre contre des moulins à vent. On nous demande de plus en plus de choses, des missions éducatives nouvelles. L’école ne peut pas tout toute seule.»

(…)

Pour cet article, tous les enseignants nous ont suppliés de garantir leur anonymat, avec une peur panique de représailles de leur rectorat. «De l’intérieur, on voit que ça dysfonctionne et on ne peut rien dire pour l’empêcher», soupire un directeur d’école. Une prof de lycée rencontrée la veille de la rentrée avait ces mots forts qui résument la situation : «Mon métier, c’était une vocation. Mais j’ai l’impression qu’on m’empêche de faire réussir nos élèves. On nous écartèle.»

1- les prénoms ont été changés

Marie Piquemal , Noémie Rousseau , Mathilde Frénois 

Article - brillant - à lire dans son intégralité en cliquant ci-dessous

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