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Vivement l'Ecole!

Michaël Fœssel : «Le mot "sécurité" a progressivement annexé l’ensemble des désirs politiques»...

23 Octobre 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Philosophie

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Pour le philosophe, la logique néolibérale du «marché» contamine peu à peu les rapports entre les individus, qui ne s’envisagent plus que comme «partenaires» ou «adversaires».

 

Michaël Fœssel est professeur de philosophie à Polytechnique et chroniqueur à Libé. Il a publié Etat de vigilance en 2010. Pour lui, la valorisation de cette notion peut créer un unanimisme non démocratique.

Que vous inspire l’expression «société de vigilance» ?

Je suis d’abord frappé par le caractère contradictoire de la formule. La vigilance est une attention motivée par une défiance à l’égard des autres. Elle consiste à interpréter des signes - cela, nous le faisons tout le temps -, mais selon le critère du soupçon, comme si le monde lui-même représentait une menace. De ce point de vue, j’avais déjà été surpris par le slogan de la RATP que l’on entend depuis plus de dix ans dans les couloirs du métro : «Merci de votre vigilance.» Il n’est pas possible d’être vigilants «ensemble», puisqu’on l’est toujours peu ou prou contre les autres. Hobbes l’a montré, la peur crée du lien social, mais à condition d’être canalisée, institutionnalisée et, pour tout dire, modérée. Or dans la valorisation de la vigilance, on mobilise les ressources psychiques liées à la peur, mais en laissant aux individus isolés le soin de leur usage. Si l’on n’est pas vigilants ensemble, on peut l’être contre d’autres, c’est-à-dire à l’égard d’une partie déterminée de la population. Cela peut mener, et d’ailleurs cela mène déjà, à une herméneutique folle : un voile, une barbe un peu trop longue, la pratique d’une prière sont autant de signes d’abord d’une foi, puis d’une radicalisation, enfin éventuellement d’un passage à l’acte terroriste imminent. Comme il n’y a plus d’institutions entre la peur des uns et les actions des autres, l’interprétation des signes n’a plus de limite raisonnable. L’horizon de la vigilance généralisée n’est pas seulement la délation, mais aussi la solitude paranoïaque.

En quoi cette demande de complicité des individus constitue-t-elle un danger pour la démocratie ?

Dans Etat de vigilance, j’ai essayé de montrer que la sécurité venait, depuis trois décennies, en lieu et place des promesses non tenues de la politique en matière de justice sociale et d’émancipation. On ne peut pas, selon moi, en rester à l’opposition liberté-sécurité. Le mot «sécurité» a progressivement annexé l’ensemble des désirs politiques. Sécurité comme «première des libertés», sécurité alimentaire, sécurité des corps, sécurité humaine : la liste est longue des attentes que ce terme permet de traduire. Mais il s’agit toujours d’attentes individuelles qui ne débouchent sur aucun horizon collectif.

La vigilance devient une vertu politique dans un univers où l’impératif de survie l’a emporté sur celui de la vie bonne. Avec cet effet négatif supplémentaire que les individus sont contraints d’être solidaires en tout de l’Etat qui est censé les protéger. Or la démocratie, même dans son acception libérale, repose moins sur la défiance à l’égard des autres que sur une défiance à l’égard des institutions politiques et économiques qui nous gouvernent. L’idée qu’il faut «faire bloc» derrière l’administration ou les forces de l’ordre vaut peut-être dans les instants qui suivent un attentat terroriste. Mais vouloir l’installer sur le long terme en période de paix (or il est bon de rappeler que la France se trouve actuellement en état de paix), c’est créer les conditions d’un unanimisme non démocratique. On ne «fait bloc» que contre un ennemi qui tend de plus en plus souvent à être défini comme un ennemi intérieur. Pour le coup, il n’est pas sûr que la vigilance garantisse la sécurité publique.

L’Etat néolibéral cesse-t-il de dispenser la norme, puisqu’il est demandé aux individus de le faire eux-mêmes ?

L’Etat néolibéral suppose que l’individu doit lui-même orienter sa conduite, c’est la part de liberté qui lui reste. Vigilants, nous sommes tous amenés à l’être sur le marché : en calculant en termes de coûts et de bénéfices, en anticipant sur la réaction des autres acteurs, en interprétant les prix comme des signes qui encouragent ou découragent l’achat, etc. S’il veut réussir, l’homme économique n’a pas d’autre moyen que d’être vigilant dans chacune de ses actions envisagées comme des investissements, y compris celles qui engagent son intimité. On assiste aujourd’hui à l’extension de cet impératif de calcul à la sphère politique, ce qui suppose que l’Etat et la société elle-même fonctionnent comme une entreprise. Je ne dirais pas pour autant que l’Etat cesse de dispenser la norme, simplement cette norme est calquée sur celle du marché, de la concurrence. On envisage l’autre soit comme un partenaire soit comme un adversaire, il ne passe plus rien de politique entre ces deux pôles de l’interaction. Le problème est que l’individu vigilant est tout le contraire d’un citoyen autonome. Ce n’est pas une loi élaborée en commun qui le gouverne, mais une norme émanant de la sphère économique et qu’il a intériorisée. De ce point de vue, ce n’est pas du tout un hasard si, en même temps que l’Etat rappelle son rôle régalien en matière d’ordre public, il délègue à des entreprises privées la gestion de pans entiers de la sécurité.

Recueilli par Simon Blin

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