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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Bernard Werber...

30 Septembre 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Je n’aime pas la pluie. Je déteste avoir le poil mouillé. Je n’aime d’ailleurs pas l’eau en général (j’ai le souvenir terrible d’un bain dans un lavabo imposé quand j’étais encore toute jeune, dont je suis ressortie toute poisseuse).

Je n’aime pas qu’on me dise ce que j’ai à faire. Je suis très indépendante. Je suis d’ailleurs « inapprivoisable ». Ni maître ni conjoint, cette devise me va bien, elle est inspirée de l’une de celles de ma mère : « Ni collier ni laisse » (sauf, à l’occasion, un collier antipuces en cas de nécessité ; je déteste ces bestioles qui se glissent dans ma fourrure pour grouiller sur mon épiderme. Elles sont si petites que je n’arrive pas à les labourer dans mes poils avec mes griffes. Bon, j’imagine que vous avez le même souci : qui n’a pas ses petits problèmes de parasites, vers ou puces ?).

Quand je n’aime pas quelqu’un, j’urine sur l’endroit où il dort. Et mes phéromones sont si tenaces que l’odeur s’avère difficile à enlever. Au cas où cela ne suffit pas, j’urine directement dans sa nourriture. Là, normalement, il doit être parvenu à une idée précise de ce que je pense de lui.

Voilà, je suis ainsi, mais la chose dont je suis certaine, c’est que je m’aime moi-même. Par les temps qui courent, tant d’êtres font preuve de comportements stupides parce qu’ils se détestent que quelqu’un qui s’aime, cela mérite d’être signalé, vous ne trouvez pas ? À mon avis, s’aimer, ce n’est pas de l’égoïsme, c’est la plus élémentaire sagesse.

Pour conclure, je serai franche avec vous : je me trouve formidable.

Si je n’étais pas moi, j’aimerais me rencontrer. Si j’étais un mâle, je tomberais amoureux de ma personne au premier regard. Et ce que j’adore par-dessus tout, ce sont les récentes aventures qui m’ont transformée de simple chatte d’appartement en conquérante visionnaire. Grâce à elles, je me sens capable à moi seule d’inventer un monde nouveau.

Même si je suis un chat. Même si je suis une femelle.

Ah oui, j’ai peut-être oublié de vous le préciser : j’ai un projet très personnel, un projet grandiose. Il peut se résumer en une phrase : « FAIRE COMMUNIQUER ENTRE ELLES TOUTES LES ESPÈCES. »

J’y reviendrai. Avant cela, il est indispensable que je déroule la succession d’événements par lesquels nous en sommes arrivés là.

Au départ, j’étais, comme beaucoup d’entre vous, une chatte tranquille qui vivait dans son appartement tranquille, dans un monde tranquille. Les jours se succédaient sans surprise. Je trouvais des croquettes (mes préférées sont celles au poulet fumé et aux herbes de Provence) le matin dans ma gamelle, du lait (bio, avec 20 % de matière grasse) dans mon bol, les radiateurs restaient à une température stable, vingt et un degrés, j’avais un grattoir pour mes griffes, un coussin de velours rouge et même de l’herbe à chat pour mes quarts d’heure de folie.

À un moment, pour me distraire, on m’a offert un mâle angora blanc aux yeux jaunes, Félix. Mais, comme on lui avait coupé ses testicules pour les mettre dans un bocal, il était devenu mélancolique et il ne cessait de prendre du poids en regardant alternativement ses attributs perdus et l’écran de télévision – avec une prédilection pour les matchs de football.

Ma servante s’appelait (et s’appelle toujours) Nathalie. Je ne vous l’ai peut-être pas encore précisé, ma servante est une humaine. Vous connaissez les humains ? Forcément, vous avez dû en voir ou en apercevoir. Les humains… Allons, vous savez bien : ces bipèdes sans fourrure avec une simple touffe au sommet du crâne.

Ma servante a les yeux verts (comme moi, mais légèrement plus foncés), une longue crinière noire luisante, le plus souvent retenue par un ruban rouge. Elle est plutôt de taille réduite pour une humaine, et arbore souvent un chemisier blanc et un pantalon en jean bleu. Ses griffes sont peintes en rouge, ses lèvres sont recouvertes de graisse luisante de la même teinte. Je pense que le choix de cette couleur est lié au sang. Selon les critères humains, ça doit être esthétique.

Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne suis pas méprisante envers nos serviteurs humains. Les pauvres, ils sont si peu gâtés par leur physionomie. Pour tout vous dire, plus je les connais, plus j’apprends à les apprécier.

Ils ne sont pas beaux. Et, avouons-le franchement, ils dégagent une odeur spéciale. Ils n’ont pas de longue queue pour équilibrer leur marche, ils ne voient pas dans la nuit, ils n’ont même pas d’oreilles orientables, ni de vibrisses pour détecter les volumes des espaces, ni de griffes rétractables. Dans l’obscurité, presque tous ont peur. Et quand ils marchent sur leurs pattes arrière, on sent qu’ils manquent de souplesse et de stabilité (il faut dire qu’ils sont pourvus d’une colonne vertébrale rigide qui est trop fine pour supporter leur poids, ce qui provoque chez la plupart d’entre eux des douleurs au niveau des lombaires – et avec l’âge cela ne s’arrange pas). Parfois, je les plains.

Quant à leur sexualité… Ah, la sexualité des humains… Moi qui suis passionnée par ce sujet, je peux vous garantir que la sexualité humaine est vraiment ridicule. Nathalie a peu de rapports. Et quand cela arrive, c’est en général d’une manière un peu retenue, avec un seul mâle à la fois. C’est très rapide, quasiment furtif. Ma servante Nathalie ne crie même pas quand elle a un orgasme : elle pousse des petits couinements similaires à ceux d’une souris qui se serait coincé une patte.

À vrai dire, j’ai toujours pensé que si Nathalie voulait une sexualité plus épanouie, elle devrait arrêter de cacher ses orifices. Il n’y a pas de secret : moi, j’exhibe mon arrière, ce qui diffuse mon parfum naturel. C’est ce qui fait une grande partie de mon succès auprès des plus beaux spécimens de mâles. Comme disait ma mère : « On n’attire pas les abeilles sans montrer son pistil. »

 

Bernard Werber - Sa majesté des chats

 

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