Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

Delphine Horvilleur : "Dans l’écriture on n’invente jamais rien"

4 Août 2019 , Rédigé par Le Figaro Publié dans #Littérature, #Philosophie

Delphine Horvilleur : "Dans l’écriture on n’invente jamais rien"

EXTRAITS

À l’heure des réseaux sociaux et du tout - écran, les livres font de la résistance. Si elle s’en félicite, Delphine Horvilleur, rabbin et écrivaine, nous invite aussi à dialoguer avec les textes. Pour elle, pas de lecture définitive : il faut redonner toute sa place à la culture du débat afin de recréer du lien.

Madame Figaro. - Dans un monde envahi par le digital, les Français lisent de plus en plus, les jeunes y compris (1). Surprise : ils lisent aussi de plus en plus de philosophie et de poésie. Comment expliquer cette résistance du texte ?

Delphine Horvilleur (2). - On dit que les gens sont moins attachés aux livres. Je pense que c’est une erreur d’interprétation. Je vois en tout cas autour de moi à quel point ils sont attachés au texte, qui ne prend pas nécessairement la forme d’un support relié. L’atelier Tenou’a (3), que j’ai la chance d’animer et qui rassemble une fois par mois des participants de tous bords autour de l’étude d’un texte, dans la tradition du mahloket (du débat, de la dispute, NDLR), fait salle comble : à chaque fois, nous refusons un monde fou. Or, le cœur de cet atelier, c’est le rapport au texte, le besoin d’y confronter sa sensibilité, de se livrer à un exercice d’interprétation, dans la conscience que ce texte demande à parler à travers son lecteur. Le succès de la poésie et de la philosophie ne me surprend pas : ce sont vraiment des domaines où la puissance du lecteur est clé. Il sait que, d’une certaine manière, il a un privilège puissant vis-à-vis de l’auteur. C’est ce que j’essaie de mettre en lumière en permanence dans l’exégèse rabbinique : comme le dit le philosophe Marc-Alain Ouaknin, le «pouvoir dire» du texte est beaucoup plus fort que son «vouloir dire».

(…)

André Gide écrivait en 1897 dans la préface des Nourritures terrestres : «Quand tu m’auras lu, jette ce livre.» Que vous évoque cette phrase ?

Elle fait écho à toute ma tradition de lecture. Je pense à cette autre phrase de Rachi, célèbre exégète biblique du XIe siècle, qui disait : «Si vous vous promenez la nuit dans une bibliothèque et que vous tendez l’oreille, vous entendrez les livres vous parler.» Et ces livres disent darchenil en hébreu, ce qui signifie «interprète-moi». Ce n’est pas du tout la même chose que «lis-moi». Cela signifie qu’un livre a besoin de nous pour parler encore. Pour l’emmener vers des possibilités de dire. La lecture littérale n’existe pas. Elle est toujours filtrée par l’oreille du lecteur, son temps, la civilisation dans laquelle il vit, sa propre biographie. Il n’existe pas de lecture «toute nue».

(…)

Étymologiquement, le mot «texte» vient du latin texere, «tisser». Le premier texte à apparaître dans le Talmud prend la forme d’un tissu, le tsitsit, qui représente la loi et vient protéger l’intimité de l’homme nu. Le texte nous habille-t-il, là où les réseaux sociaux exposent, déshabillent ?

C’est troublant, car les réseaux sociaux, qui fonctionnent sur une modalité d’hypertexte (où le mot peut renvoyer à un autre texte), devraient permettre de gagner en complexité de lecture. Or, de façon paradoxale, ils s’accompagnent d’un appauvrissement du rapport au texte. Les gens s’imaginent que ce qui est écrit est la vérité. Je m’interroge aussi sur l’utilisation, souvent excessive dans les messages, de la ponctuation ou des émoticônes, comme si tous ces signes étaient là pour rendre hyperexplicites nos émotions. On va écrire «J’ai eu mon bac !!!!!» ou «Mon chat est mort ☹ ☹», là où il y a quelques années l’implicite nous suffisait. C’est comme si aujourd’hui il fallait tout rendre clair, transparent. Il n’y a plus de place pour le suggéré, le non-dit des mots et la subjectivité de l’autre.

(…)

… Encore une fois, il faut réhabiliter une pudeur de lecture, une conscience que quelque chose nous échappe en lui, chez l’autre et chez nous-mêmes.

Morgane Miel

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :