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Vivement l'Ecole!

Un personnage de roman

24 Juillet 2019 , Rédigé par France Culture Publié dans #Littérature, #Politique

Un personnage de roman

On m’a souvent demandé si Macron était un personnage romanesque. Je ne suis pas sûr que le romancier que je suis s’y connaisse spécialement en personnages romanesques, mais je répond en général que le roman n’aime pas trop les personnages de premier plan. On fait de meilleures histoires avec un séminariste raté fou de Napoléon qu’avec Napoléon lui-même, et Rastignac lui-même ne fit jamais beaucoup mieux que ministre. J’aimais bien Sarkozy pour cela : une dimension de personnage secondaire, de valet de comédie, même au sommet de sa gloire.

Comédie humaine du pouvoir

J’ai quelque part le manuscrit de mon premier projet romanesque sérieux : c’était un roman sur Mitterrand, et je ne l’ai jamais fini, évidemment. Pas touche à Louis-Philippe : c’est la doctrine Balzac. Doctrine apocryphe, mais rarement prise en défaut. Ne pas monter trop haut pour préserver la crédibilité de l’ensemble, et plutôt que de basculer trop vite dans un pays imaginaire, ou dans une temporalité de fantaisie, s’en tenir à cet entre-deux, immédiatement mythologique, qui sépare le pouvoir suprême du peuple anonyme : cela peut être le monde, la cour, la haute-administration, les milieux financiers, l’avant-garde, les sociétés secrètes ou les coulisses de la grande presse, peu importe, c’est l’espace privilégié du roman français, cette exploration minutieuse du pouvoir non pas en lui-même, et tant que stupéfiant suprême et cas de conscience infini — cela ce serait plutôt l’espace de la tragédie — mais son analyse indirecte, par les effets qu’il produit, les rêves qu’il brise, les espoirs toujours recommencés qu’il suscite : c’est cela, la comédie humaine. Une sorte de théologie négative du pouvoir. Tolstoï, après Balzac, en a été l’un des maîtres : l’intrigue politique de Guerre et Paix s’ouvre ainsi par la discussion des thèses d’un prédicateur français venu annoncer la paix universelle, puis on suit les aventures du Prince Pierre dans la franc-maçonnerie, avant de retrouver le Prince André dans le tout premier cercle du pouvoir tsariste, devenu l’intime de Speranski, le conseiller principal de l’empereur, sorti de nulle part et arrivé là par les vertus de sa seule intelligence. Mais ni ce Macron de 1810, ni ces aventures franc-maçonnes, ni ce prédicateur de paix n'intéressent vraiment Tolstoï : ce dernier sera doublé, sur son propre terrain, par la prédication guerrière du plus ardent de ses compatriotes, la franc-maçonnerie sera ramenée à une religion parodique et l’humour froid du technocrate Speranski finira par révulser André. Et quand celui-ci croise Napoléon, sur un champ de bataille, il est dans un semi-coma, mais c’est l’empereur victorieux qui est renvoyé, loin au-dessus de lui, à sa nature spectrale : une nature indigne d’une personnage de roman.

Une photo romanesque

Non, je ne crois pas que Macron soit un personnage de roman. Sa trajectoire est trop nette et ses aventures trop institutionnelles. Si, comme Julien Sorel, on voit qu’il admire l’Empereur, avec lequel il accuse d’ailleurs une petite ressemblance physique — c’était le message immanquable de son discours à la Pyramide du Louvre — , il a, lui, épousé Madame de Rênal, et ainsi gardé sa tête. Je suis retombé l’autre jour sur ce fameux portrait de groupe des jeunes rocardiens et, pour tout dire, j’ai trouvé cette seule photo plus romanesque que toute la séquence présidentielle du printemps. Le principal rival de Macron y figure, comme la plupart des leaders ou ex-leaders socialistes actuels. Mais ce qui crève l’écran c’est une spectaculaire absence. Non pas celle de Macron, bien sûr, qui devait avoir 15 ans à l’époque. Ce qu’on ne peut s’empêcher de voir, fasciné, c’est la surnaturelle absence de charisme de Jean-Luc Mélenchon. Qu’un professeur de Français en lycée technique dans le Jura soit devenu sénateur, c’est exceptionnel, mais ça demeure de l’ordre du possible — la magie des années Mitterrand. Ce n’est pas plus fou que d’imaginer qu’une petite ville de l’Essonne reçoive un opéra et une gare TGV. Tiens, justement : c’est la ville, dont il fut sénateur : on est déjà dans les dessous de l’histoire contemporaine, dans le romanesque pur. Qu’il devienne ensuite ministre de l’enseignement professionnel cela appartient encore à sa logique biographique. Mais le reste, sa mutation récente en Jaurès, en héros de la jeunesse, en Mitterrand tardif — synthèse improbable de ces deux France qui normalement ne se parlent pas, celle de l’Ancien Régime et du respect de l’immuable, des privilèges obtenus et des statuts spéciaux, et celle de la Révolution : cela en fait un personnage romanesque. Non pas complexe, ni même éblouissant, mais glorieusement invraisemblable. Etant entendu, bien sûr, le pacte romanesque ne souffre aucune exception, qu’il n’accède jamais au pouvoir suprême.

Aurélien Bellanger

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