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Vivement l'Ecole!

"Reparle-moi des silences que tu aimes… Laissons de coté la laideur. Regarde, il fait si beau..."

6 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Divers

Les silences… (À lire en écoutant la Moldau de Bedřich Smetana)

J’aime le silence… Celui après Mozart qui est encore du Mozart… Celui imposé par un baiser échangé avec une femme aimée… Le silence d’une classe à condition qu’il soit utile, occupé, et rompu par l’échange que le maître organise dans le plaisir de la recherche, du questionnement, de la compréhension enfin… Le silence qui s’installe à la tombée de la nuit, l’été, dans El Jadida qui se prépare à vite se réveiller une fois l’obscurité venue. Les nuits y étaient délicieusement animées après la longue après-midi chaude, lourde, obligeant à la sieste, la pénombre pour unique vêtement au-dessus des draps, volets clos laissant filtrer quelques rais de lumière invitant la poussière à danser dans l’air… Le silence était doux à ma peau d’enfant…

Il est des lieux qui appellent le silence. Qui sont et font silence. Vasterival au printemps… Le Jardin du Luxembourg enneigé… Les églises des villages… Agnostique, je ne m’interdis pas la quiétude, l’ombre, la fraîcheur de ces lieux. Il y a dans le recueillement de ceux qui croient, de ceux qui prient, quel que soit le dieu, un mystère qui m’échappe et m’envahit à la fois. Si tu savais la fascination qu’ exerce sur moi le silence choisi des moines et moniales !

Quel bonheur d’avoir pu partager, tout à l'heure, ton silence devant cette tombe au cimetière. Un silence à deux est plus profond encore…

Le silence de la maison, un dimanche matin, tôt. Quand tout dort. Même le chat… On attend le soleil et c’est la pluie qui vient. Rompant la quiétude en cognant aux carreaux.

Le silence de ma mère, m’observant travailler. Elle tricotait en écoutant Barbara ou Marie Laforêt… Son regard sur moi enveloppait l’espace d’un silence studieux, bienveillant, chaleureux, musical…

Jusqu’au « Maman, j’ai fini ! »

Le silence du résistant qui n'a pas parlé. Ne parlera jamais…

Et puis Khadija, silencieuse… Elle parlait peu… Riait beaucoup ! Au moindre détail… Je la regardais, assis sur le carrelage de la cour intérieure, un livre à la main. Je levais la tête pour m’assurer de sa présence. Elle était toujours là. Précieuse. Ne pas l’entendre ne me dérangeait pas quand je la savais proche. Un sourire échangé offrait à l’instant un bonheur silencieux…

Ne pas tout dire… Ne pas parler… Savoir garder le silence. GARDER LE SILENCE ! Dans le secret de sa mémoire, de sa conscience. De tout ce qui ne s’ouvre pas. Se taire. Savoir se taire pour faire comprendre. Et peu importe que l’autre, aussi, se taise. Puisqu’elle vous fait comprendre son silence… Ne pas dire « Je t’aime » tout en le prononçant dans le silence profond d’un sourire, d’un regard, d’un effleurement… Une merveille médiévale. Le surnaturel n’est jamais loin lorsqu’il s’agit d’amour… Ces choses que l’on tait révélant bien davantage que ces choses que l’on dit…

Et puis il y a les silences détestables…

Celui des politiques actuels silencieusement sourds aux enjeux du XXIe siècle… Celui du monde devant le réfugié qui se noie… Celui de ceux qui ne veulent pas entendre les hurlements de la femme battue, de la femme violée, de l’enfant frappé. Le silence des complices… Celui, le plus terrifiant, massacré par le bruit des bombes, le fracas des guerres, les cris des blessés, des mutilés, les larmes des veuves et des orphelins. Ce silence plein de bruit et de fureur ! Car le silence semble n’exister que pour servir d’écrin aux bruits, des plus agréables aux plus atroces. Une verre vide qui attend son eau ou son vin. Il n’y a de tempête que dans les verres pleins !

- Reparle-moi des silences que tu aimes… Laissons de coté la laideur. Regarde, il fait si beau...

Tu as raison… Je me souviens tout particulièrement de silences offerts par mes parents. Mon père m’a un jour rapporté un livre dont le titre m’a immédiatement emporté. « Le Silence de la Mer » d’un auteur au nom sans prénom… Vercors. Tout sonnait juste dès la couverture. En noir et blanc. Une photo extraite du film tiré du roman – film que je regarde encore, fasciné. Une table, une lampe, trois personnages… Un vieil homme qui aurait pu être mon grand-père, une jeune fille lui fait face. Elle pourrait être ma mère. Et, debout, regardant mon grand-père, lui-même regardant ma mère, cet homme à qui aucun des deux autres ne parle. Ni même ne veut voir. Le silence est d’une épaisseur à faire peur ! Je lirai ce livre et le relirai souvent. Il me semble tellement bien connaître ces trois-là… Faire partie de leur silence.

Je me souviens aussi de ce film d’une beauté envoûtante. Un film japonais déjà ancien. « L’Ile nue » ... Je l’ai vu très jeune, avec mes parents. À Casablanca je crois, au Rex ou à l’Empire. Un sujet aussi dépouillé que les champs de ce couple d’agriculteurs peinant à irriguer leurs maigres cultures. Ils rejoignaient le  paysan de mon enfance, derrière sa charrue tirée par un âne. Il se taisait lui aussi. Je n’entendais que les rires de sa fille. Je vois tant de peines silencieuses encore aujourd’hui, dans une France que d’aucuns rêvent en « Startup nation », dans un pays qui ne parlerait que d’une voix. Une autre forme de « silence ». Dangereuse. Mais laissons cela…

L’ile nue… On n’entend dans ce film que des chants d’écoliers et le cri de la mère, tout à la fin… Pas un mot n’est prononcé. Une terre aride… Une musique… Un silence tragique…

- Tu as remarqué ? Les tragédies se déroulent toujours au soleil…

Oui… Ce soleil qui parle aux ombres… Créées par lui, par nous. Dans le silence des ruelles aux volets clos.

D’où échappent parfois quelques voix disloquées se brisant au soleil. Jusqu’au silence retrouvé par les pas qui m’éloignent.

Christophe Chartreux

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