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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Yannick Haenel...

31 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

À cette époque, j’étais fou. J’avais dans mes valises un scénario de sept cents pages sur la vie de Melville : Herman Melville, l’auteur de Moby Dick, le plus grand écrivain américain, celui qui, en lançant le capitaine Achab sur les traces de la baleine blanche, avait allumé une mutinerie aux dimensions du monde, et offert à travers ses livres des tourbillons de prophéties auxquels je m’accrochais depuis des années ; Melville dont la vie avait été une continuelle catastrophe, qui n’avait fait à chaque instant que se battre contre l’idée de son propre suicide et, après avoir vécu des aventures fabuleuses dans les mers du Sud et connu le succès en les racontant, s’était soudain converti à la littérature, c’est‐à-dire à une conception de la parole comme vérité, et avait écrit Mardi, que personne n’avait lu, puis Pierre ou les Ambiguïtés, que personne n’avait lu, puis Le Grand Escroc, que personne n’avait lu, avant de se cloîtrer pour les dix-neuf dernières années de sa vie dans un bureau des douanes de New York, et de déclarer à son ami Nathaniel Hawthorne : « Quand bien même j’écrirais les Évangiles en ce siècle, je finirais dans le ruisseau. »

J’étais fou peut-être, mais j’avais écrit ce scénario pour faire entendre ce qui habite la solitude d’un écrivain ; je savais bien qu’une telle chose échappe à la représentation : personne n’est capable de témoigner pour la pensée de quelqu’un d’autre parce que la pensée existe précisément hors témoin ; pourtant c’est ce que j’avais tenté de faire entendre dans mon scénario : la pensée de Melville — la population de ses pensées.

Cette population de pensées est un monde, et même les livres écrits et publiés par Melville ne suffisent pas à donner une idée de l’immensité qui peuple la tête d’un écrivain comme lui. D’ailleurs, il y a une phrase de Moby Dick qui évoque ce débordement : à propos du cachalot, elle parle de « l’intérieur mystiquement alvéolé de sa tête ». Eh bien, c’est précisément de cela que traitait mon scénario : l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville.

J’avais conscience, en discutant avec des producteurs, qu’il n’était pas facile de se représenter le sujet de mon scénario et lorsque, à un moment de la conversation, l’un d’eux finissait par dire : « Mais de quoi ça parle ? », j’aimais beaucoup dire que ça parlait de ça : « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville ».

Était-ce le mot « mystiquement » ou le mot « alvéolé » qui provoquait leur stupeur ? Aucun producteur, bien sûr, ne donnait suite. Mais je ne me décourageais pas : lorsqu’on agit contre son propre intérêt (lorsqu’on se sabote), c’est toujours par fidélité à une chose plus obscure dont on sait secrètement qu’elle a raison. Après tout, ce qui est très précieux est aussi difficile que rare.

Et puis, à l’époque, je ne cherchais pas tellement à plaire, ni même à être reconnu : ce que je cherchais, c’était quelqu’un qui ne ricane pas quand on lui parle de l’intérieur mystiquement alvéolé d’une tête ; quelqu’un qui ne me regarde pas comme si j’étais fou (même si je l’étais) ; quelqu’un qui n’ait pas envie de tapoter sur son téléphone ou de penser à son prochain rendez-vous en faisant mine de m’écouter ; quelqu’un qui, si l’on prononce devant lui ces mots : « l’intérieur mystiquement alvéolé d’une tête », se contente de sourire, parce que ces mots lui plaisent ou parce qu’il voit très bien de quoi il s’agit. Mais ce quelqu’un, s’il existe, ne pouvait qu’avoir lui-même l’intérieur de la tête mystiquement alvéolé.

Bref, j’étais seul, et The Great Melville était en train de rejoindre l’immense troupeau des scénarios abandonnés. Il existe quelque part une steppe couverte de poussière et d’os, on dirait un ciel, on dirait la lune, où sont stockés les scénarios en exil : possible qu’ils attendent, un peu éteints déjà, le regard d’un acteur, d’une actrice, d’un producteur, d’un metteur en scène, mais en général leur solitude est sans appel, et la poussière efface peu à peu leur clarté.

La plupart de mes amis trouvaient ce scénario insensé. Ils trouvaient que c’était insensé de ma part de consacrer mon temps à un projet aussi peu crédible : selon eux, il ne viendrait à personne l’idée de faire un film à partir de ce scénario, personne n’aurait jamais envie de voir la vie d’un écrivain qui échoue ; et d’ailleurs mes amis n’avaient pas envie de me voir moi-même échouer à cause de cette histoire. Selon eux, il aurait été plus judicieux que j’écrive un livre sur Melville, par exemple une biographie, mais pas un scénario : le scénario, c’est la mort de l’écrivain, me disaient-ils ; le moment où les écrivains se mettent à rêver de cinéma est précisément celui qui marque leur mort en tant qu’écrivains ; le signe de la ruine, pour un écrivain, ruine financière, et surtout ruine morale, ruine psychique, ruine mentale, c’est lorsqu’il se met en tête d’écrire un scénario.

Mais moi, le scénario, je l’avais déjà écrit : je n’avais plus rien à craindre. Quelle ruine pouvais-je redouter ? J’avais écrit des romans, j’en écrirais encore — j’avais mille idées de roman en tête, mais d’abord je voulais vivre l’aventure de ce scénario jusqu’au bout, je tenais à The Great Melville, je tenais à parler de la solitude de l’écrivain et du caractère mystique de cette solitude, je voulais faire entendre ce qu’il y a à l’intérieur d’une tête mystiquement alvéolée.

Car les gens, et même mes amis, voient les écrivains comme de simples raconteurs, éventuellement comme de bons raconteurs qui ont éventuellement des idées singulières, voire passionnantes, sur la vie et la mort. Sauf qu’un type dont l’intérieur de la tête est mystiquement alvéolé, en général ils trouvent ça exagéré.

Bref, à l’époque, tout le monde pensait précisément cela : que j’exagérais. Je ne faisais rien pour convaincre qui que ce soit du contraire : j’avais mon idée fixe. Car bien sûr The Great Melville était un film impossible, mais justement, l’impossible était le sujet du scénario.

Yannick Haenel - Tiens ferme ta couronne

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