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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... René Char... "Deux hirondelles, tantôt silencieuses, tantôt loquaces, se partagent l’infini du ciel et le même auvent".

30 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... René Char... "Deux hirondelles, tantôt silencieuses, tantôt loquaces, se partagent l’infini du ciel et le même auvent".

Depuis plus de dix ans que je suis lié avec Camus, bien souvent à son sujet la grande phrase de Nietzsche réapparaît dans ma mémoire: «J’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne. J’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels.» Voilà la raison de la force d’Albert Camus- intacte, reconstituée à mesure -et de sa faiblesse- continuellement agressée.

Mais il faut croire que de l’horloge de la vérité, qui ne sonne pas chaque heure mais la beauté et les drames du temps seuls, peut toujours descendre un Michel, par les marches mal éclairées qui, en dépit de ses propres doutes, affirmera, face à la famille des totalitaires et des pyrrhoniens, la valeur des biens de la conscience tourmentée et du combat rafraîchissant. De l’œuvre de Camus, je crois pouvoir dire: Ici, sur les champs malheureux, une charrue fervente ouvre ma terre, malgré les défenses et malgré la peur. Qu’on me passe ce coup d’aile; je veux parler d’un ami.

Affligé ou serré, Camus ne s’échappe pas par la vertu de la méchanceté qui, bien qu’elle ascétise, a l’inconvénient de modeler à son utilisateur un visage voisin de la grimace de la mort. Sa parole incisive refuse le rapetissement de l’adversaire, dédaigne la dérision. La qualité qui satisfait le plus chez lui, quelle que soit la densité du rayon de soleil qui l’éclaire, est qu’il ne s’accointe pas avec lui-même ; cela renforce son attention, rend plus féconde sa passion. Sa sensibilité étrangement lui sert d’amorce et de bouclier, alors qui l’engage toute. Enfin, nanti d’un avantage décisif, il ne remporte qu’une victoire mesurée dont promptement il se détourne, comme un peintre de sa palette, non comme un belliqueux de sa panoplie. Camus aime à marcher d’un pas souple dans la rue d’une ville quand, par la grâce de la jeunesse, la rue est pour un instant entièrement fortunée.

L’amitié qui parvient à s’interdire les patrouilles malavisées auprès d’autrui, quand l’âme d’autrui a besoin d’absence et de mouvement lointain, est la seule à contenir un germe d’immortalité. C’est elle qui admet sans maléfices l’inexplicable dans les relations humaines, en respecte le malaise passager. Dans la constance des cœurs expérimentés, l’amitié ne fait le guet ni n’inquisitionne. Deux hirondelles, tantôt silencieuses, tantôt loquaces, se partagent l’infini du ciel et le même auvent.

René Char - 18 octobre 1957

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