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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Lydie Salvayre...

23 Juillet 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. Résultat : les œuvres entassées s’écrasent les unes sur les autres comme les bêtes compressées d’un troupeau et la singularité propre à chacune d’elles se voit aussitôt étouffée. Puis j’ai ajouté, tu vois ce qui est mal foutu dans les musées c’est que leur transition vers le dehors s’opère toujours de façon trop brutale, je veux dire sans la moindre préparation. Il faudrait aménager des passages, quelque chose comme des sas de décompression, des paliers de réadaptation au médiocre, de réaccoutumance progressive à la laideur, de sorte qu’au sortir de cette overdose de sublime à te flanquer la nausée, sitôt le seuil franchi, le retour à la vie quotidienne si imparfaite, si grise, si moche parfois, s’opère plus en douceur, tu comprends ?

Et comme au lieu de me répondre Alina s’apprêtait à revenir sur l’intérêt de sa proposition, je lui ai redit non non et non de la façon la plus tranchée, quand je dis non c’est non, terminé, tout en cherchant dans ma tête des arguments pour me défiler, des arguments de taille, politiques si possible et difficiles à réfuter. Tu veux que je te dise, je lui ai dit, ce qui m’insupporte le plus dans les musées c’est qu’ils soutirent un prestige moral – c’est la première idée qui me vint à l’esprit – qu’ils soutirent un prestige moral d’exposer n’importe quelle chiure pourvu que cette chiure ait déclenché un scandale ailleurs, très loin, en Chine par exemple, dans un pays barbare, une dictature si possible, chez les talibans ou en Corée du Nord, et ce dans le but de démontrer patriotiquement que la liberté d’expression ne souffrait dans les musées de notre république d’aucune amputation.

Et comme je sentais Alina sur le point de m’opposer un contre-argument – je le voyais à ses yeux qui devenaient plus sombres –, j’ai enchaîné aussitôt, rassure-toi je n’aime pas davantage les lieux d’expo qui s’émoustillent à l’idée de montrer les œuvres d’autochtones délicieusement canailles, délicieusement provocantes ou délicieusement hérétiques, des œuvres de révolte quoi, des œuvres d’insoumis qui 

vont jusqu’à graver Fuck you en lettres de diamants, tu mesures l’audace ? des œuvres qui dénoncent spectaculairement le règne du spectacle, pornographiquement le règne du porno et blasphématoirement le règne du blasphème, des œuvres, ai-je continué en élevant la voix, des œuvres qui surenchérissent sur des stéréotypes par d’autres stéréotypes censés nous scandaliser ! Sans compter – j’ai encore haussé le ton – sans compter que les coupables de ces fausses rébellions nous prennent pour des, pour des dupes ! et j’ai fait tourner violemment la petite cuiller dans ma tasse à café.

Le projet que me proposait Alina était de passer une nuit entière, seule, au musée Picasso où se donnait l’exposition Picasso-Giacometti. Il s’agissait, m’avait-elle expliqué, d’écrire un texte sur une expérience d’enfermement dans un lieu où des œuvres d’art étaient conservées. Je ne sais comment lui en était venue l’idée, mais elle y tenait, et quand Alina tenait à quelque chose, elle ne l’abandonnait pas de sitôt.

Deux jours s’étaient écoulés depuis notre conversation, et je ne cessais d’y penser. Et plus j’y pensais, plus l’expérience me semblait attirante et plus aussi elle me semblait risquée sans que je sache mettre un nom, sur le moment, au risque que j’encourrais.

Le lendemain, Alina est revenue à la charge. Mais à peine a-t-elle entrepris de m’exposer l’intérêt passionnant de son projet que je lui ai dit non, n’insiste pas, non, je t’ai déjà dit non, c’est non ni plus ni moins, désolée, je ne négocie pas avec mes convictions. Et comme je la sentais à deux doigts de réattaquer, j’ai ajouté tu sauras que je ne suis pas du genre à changer d’avis comme de culotte – il me semblait qu’être vulgaire accentuait la fermeté et la vigueur de mon refus.

Je lui ai opposé un refus d’autant plus net que mes réticences commençaient lentement à s’émousser en moi. J’ai frappé un grand coup. J’ai sorti l’argument de choc, l’argument irréfutable. Je lui ai balancé que les musées, loin d’être des lieux dans lesquels les artistes interrogeaient ce monde où le fric dictait férocement sa loi, en consacraient au contraire le principe et en tiraient profit, quand ils ne le célébraient pas, quand ils n’en étaient pas, au fond, la plus juste expression, quand ils n’en étaient pas les meilleurs VRP. Veux-tu que je te donne quelques noms de ces enfoirés ? lui ai-je lancé sur un ton de colère. Sais-tu que les crapules qui les financent et à qui rien n’échappe, à qui rien de faible n’échappe, ai-je précisé

Laisse-moi te… a hasardé Alina.

Lydie Salvayre - Marcher jusqu'au soir

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