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Vivement l'Ecole!

"Marie-dé"... Une femme de ma vie... "Les souvenirs sont du vent; ils inventent les nuages" - Jules Supervielle

23 Juin 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Divers

 Marie-dé…

(A lire en écoutant El Condor Pasa… Par Los Incas…)

Elle s'appelait Marie-Andrée… Ma mère lui avait choisi un autre prénom… "Marie-dé" Pourquoi ? Je ne l'ai jamais su mais sans doute n'y avait-il aucune raison sinon l'envie de se rapprocher d'elle. D'elle qui n'était pas sa fille…

Marie-dé est arrivée un jour de mi-septembre, en 1965 ou 1966… Je ne sais plus… J'avais sept ou huit ans et le Maroc était le pays de mon enfance émerveillée, ensoleillée, heureuse et parfumée… Elle devait en avoir à peine vingt-quatre. Ce jour-là, ma mère écoutait « El Condor Pasa ». J'étais allongé quasi nu sur le carrelage rafraîchissant...  Elle a frappé à la porte de la maison. C'est moi qui suis allé ouvrir…

Et je l'ai vue !

Très brune, mince, des jambes interminables jaillissant d' un short noir dans lequel était négligemment glissée une chemise d'homme, informe et d'un tissu bleuté, léger, dévoilant à peine son épaule droite. Elle souriait…

" Bonjour ! Tes parents sont là ?"

Sa voix était claire, joyeuse et assurée. Pour la première fois sans doute, aussi loin que remontent mes souvenirs, la beauté d'une femme me touchait, me paralysait, m'emportait.

Et me laissait muet…

"Eh bien ? Tu as perdu ta langue ?"

Réveillé soudain, j'appelai ma mère…

"Maman ! Il y a une dame qui veut te voir !"

Je ne savais pas encore ce jour-là, à cette heure-là, à cette seconde-là, que j'allais vivre cinq ou six années parmi les plus belles de ma vie…

Marie-dé arrivait de France, du bassin d'Arcachon, d'Andernos… Des lieux qui ne me disaient rien ou si peu, moi qui étais né en Algérie pour arriver au Maroc à deux ans, sur la côte Atlantique rongée par les assauts du sel et du soleil… Elle était professeure et venait enseigner chez moi... Dans mon pays.

« Bonjour madame… Excusez-moi de vous déranger. Je cherche une maison en location et on m'a dit que vous auriez peut-être quelque chose à me proposer »

Mes parents vivaient dans une vaste demeure trop grande pour nous trois, ma mère, mon père et moi… De nombreuses pièces restaient inoccupées.

« Si vous voulez, vous pouvez vous installer dans la partie inutilisée. Venez, je vous montre… »

Je les ai suivies… Observant cette jeune femme… Tout chez elle semblait léger, rieur, insouciant. Le bonheur en écharpe, elle épousait le sol de ses ballerines colorées… Je rêvais… J'étais un autre… J'allais avoir une amie… Moi l'enfant unique…

« C'est formidable ! Exactement ce qu'il me faut » dit-elle après avoir fait le tour des pièces. « Et pour le loyer… »

Ma mère ne la laissa pas achever sa phrase…

« Mais rien. Vous êtes chez vous. Nous vous accueillons »

Elle était comme ça ma mère… Donner était dans sa nature… Donner pour rendre les gens heureux, pour dépanner, pour rien en fait… Une femme du Nord…

A compter de ce jour, Marie-dé allait s'installer dans la maison, dans les jours qui passeraient sans heurts ni malheurs. Elle allait partager mes jeudis et dimanches à la plage, mes promenades à vélo. Elle allait devenir ma grande sœur. L'une des femmes de ma vie… Un jour, plus tard, j’aurai à nouveau une « petite sœur » cette fois… Une autre histoire…

Chaque matin, c'est moi qui étais chargé de la réveiller. Entre ma chambre et la sienne, il n'y avait qu'un mur contre lequel je cognais jusqu'à l'entendre crier:

« Oui !! Je me lève ! »

Je souriais… Elle se levait avec le jour et j'en étais responsable… Souvent elle prenait le petit-déjeuner avec nous… Le corps nu sous une blouse fine et tissée de motifs chérifiens… Jamais je ne fus choqué ni gêné par sa liberté. Mes parents étaient aussi libres qu'elle. Les années soixante-dix… "Peace and love" si loin de toute ambiguïté, qu'il n'y eut jamais…

Doucement venait l'été. Les grandes vacances. Nous rentrions pour deux mois en France. Un voyage en voiture depuis le Maroc jusque dans la Pas-de-Calais où vivaient mes grands-parents, mes tantes et oncles, mes cousines et cousins. Une odyssée ces voyages ! Mais j'avais Marie-dé !

Car Andernos se trouvait sur notre chemin… Après la traversée épuisante de l'Espagne franquiste, nous faisions halte sur le bassin d'Arcachon et passions une nuit chez ses parents. Au retour, à la fin de l'été, nous effectuions le même trajet, respections le même arrêt pour emmener ma "grande-soeur. La ramener "chez moi".

Nous passions les trois ou quatre jours que durait ce périple sur la banquette arrière de l' "Aronde Simca" verte écrasée sous le poids des valises et des malles entassées sur le toit. Parfois je m'endormais, la tête posée sur ses cuisses. Ma joue épousant la douceur de sa peau, partageant sa chaleur. J'étais heureux. J'avais dix ans. Le monde avait la forme des jambes et du ventre de Marie-dé…

Combien de fois ai-je fait semblant de prolonger mon sommeil ! Comment aurais-je pu avoir envie d'interrompre la caresse de sa main sur mon front ? Comment aurais-je pu cesser de jouir du contact de mon visage sur son corps ? Je ne savais pas ce que pouvait être la sensualité. Je découvrirai plus tard qu'elle avait un nom et que c'était le sien… J'étais amoureux comme peut l'être un enfant. Amoureux de ces moments qui font du présent l'architecte de vos souvenirs…

Un jour, Marie-dé nous a présenté un homme… Elle avait rencontré celui qui allait devenir son mari… Il était professeur d'espagnol. Grand, brun. Très beau.

Et moi j'ai eu très peur ! J'ai eu très mal ! J'ai éprouvé colère et jalousie ! Il allait me la prendre !

Marie-dé a su contourner mon chagrin et mes angoisses. J'ai continué de la réveiller. C'était désormais inutile puisqu'elle n'était plus seule… J'ai continué de partager avec elle nos courses sur la plage, nos parties de badminton, nos anniversaires, nos Noëls loin de France, nos chasses aux œufs de Pâques. Son futur mari m'adorait. Il m'apprenait la pêche sous-marine et l'ivresse des profondeurs…

Je m'endormais encore, parfois, lors des longues soirées d'été passées au jardin sous un ciel piqueté de milliards d'étoiles, sur ses genoux… Et je faisais exprès de ne pas me réveiller… Exercice difficile que je maîtrisais parfaitement !

Elle est rentrée en France. Pour ne plus revenir au Maroc où moi je resterai quelques années encore. Les lettres sont devenues plus rares. Puis ont disparu… Je ne sais pas ce qu'est devenue Marie-dé…

Mes joues et mon front ont gardé le souvenir de sa peau, de la douceur infinie des caresses qui savaient faire de moi un enfant heureux…

Et, à chaque fois que quelqu'un frappe à ma porte, je me souviens du jour où je l'ai vue pour la première fois…

Resplendissante, sublimement belle et heureuse de vivre…

L'une des femmes de ma vie…

Et El condor pasa…

Christophe Chartreux

«Les souvenirs sont du vent; ils inventent les nuages »
Jules Supervielle

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