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Vivement l'Ecole!

Le futur grand oral du bac, une épreuve socialement discriminante...

28 Juin 2019 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education

Le futur grand oral du bac, une épreuve socialement discriminante...

EXTRAITS

Le grand oral constituera la « grande innovation » des épreuves du nouveau baccalauréat, mis en place en 2021. Des spécialistes de la question alertent sur le caractère discriminatoire du langage et de l’expression orale et expliquent qu’une telle épreuve nécessite une préparation importante.

« Faire du grand oral un levier pour l’égalité des chances. » C’est cette ambition que porte le rapport de Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences-Po Paris, tout juste remis au ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer. En effet, le nouveau baccalauréat imaginé par l’universitaire Pierre Mathiot prévoit, dès la session 2021, que les élèves soient soumis à un grand oral.

L’idée est en vogue puisque Sciences-Po Paris et Bordeaux ont prévu de supprimer les épreuves écrites d’admission au profit d’une sélection sur dossier et d’un oral de motivation. Bien entendu, la question du caractère discriminant d’une telle épreuve pour les candidats issus d’un milieu culturellement défavorisé va se poser.

Dans le cas de l’oral du baccalauréat, eu égard aux préconisations du document, il semble difficile de voir, tant le rapport accumule clichés et poncifs, comment cette épreuve va avoir un quelconque poids pour corriger les déterminismes sociaux.

Dans le détail, la réforme du bac octroie plus de place au contrôle continu qui comptera pour 40 % de la note écrite finale, ainsi que quatre épreuves écrites finales et ce grand oral, qui formeront les 60 % restants. Cet oral durera vingt minutes et aura lieu en juin. Il sera lié à l’un des enseignements de spécialité choisi en première, le rapport recommandant de découper l’entretien en trois parties.

La présentation initiale d’un sujet, en cinq minutes, réalisée sans notes et debout devant le jury, sera suivie d’un dialogue de dix minutes avec les évaluateurs reposant sur les connaissances de l’élève et ses motivations. Puis le jury disposera de cinq minutes pour évaluer la capacité du candidat à « rebondir » sur une nouvelle question.

L’auteur du rapport, Cyril Delhay, développe les vertus que cet oral pourra avoir sur les lycéens, de tous les milieux. Dans le second degré (collèges et lycées), il suggère de « dédier, chaque année de la scolarité, deux fois deux demi-journées à une mise en pratique concrète de l’oral ».

(...)

Interrogés par Mediapart, des spécialistes des sciences de l’éducation soulignent le caractère « gadget » de la mesure. Marc Mouhanna, professeur de philosophie à Villepinte (Seine-Saint-Denis), syndicaliste, membre du collectif « Manifeste pour la reconquête d'une école qui instruise », considère que le rapport dévoile la stratégie du gouvernement en matière éducative.

Il s’agit de rogner l’enseignement disciplinaire, d’installer un système à plusieurs vitesses avec un baccalauréat de plus en plus local où toute la scolarité sera tournée vers Parcoursup et l’enseignement supérieur, explique cet enseignant.

La préparation de cet oral, selon lui, va forcément se faire en grignotant sur les heures de cours et en désorganisant un peu plus les enseignements de spécialités, ce qui va créer un peu plus d’inégalités. Cet exercice ne va pas être l’occasion de donner des moyens aux élèves défavorisés de Seine-Saint-Denis qui doivent tous les jours acquérir des connaissances réelles de la langue, pense-t-il.

« Depuis 1975, les élèves ont perdu entre le CP et la troisième de 500 à 600 heures de français selon le collectif Sauvons les lettres. On ne va pas leur apprendre la compréhension du texte mais des artifices respiratoires, des acquis superficiels étant donné qu’on a marginalisé les disciplines scientifiques et qu’ils ne savent pas ce qu’est une démonstration ou argumenter. » Il déplore que tout cet apprentissage ne consiste qu’en des techniques de communication.

D’autres voix se sont élevées contre cette nouvelle épreuve, notamment pour dénoncer son caractère inégalitaire. Il faut dire que dans le système scolaire français, l’exercice n’est pas valorisé, ni même enseigné comme il le faudrait. Il y a bien cet oral de français en première mais il n’est qu’un ersatz d’écrit puisqu’il consiste peu ou prou pour le candidat à recracher devant un examinateur ses commentaires de textes appris par cœur.

L’espoir de transformer les 700 000 élèves de terminale en orateurs brillants est louable mais bien peu réaliste. Notamment car un tel exercice, pour être réussi et porteur de sens, doit être préparé avec sérieux et parce que le langage, expliquent les spécialistes, reste l’un des marqueurs principaux du milieu social d’origine.

Jean-Yves Rochex, professeur de sciences de l’éducation à l’université Paris VIII, explique que ce grand oral s’inspire directement des TPE (travaux pratiques encadrés), lesquels n’ont jamais été évalués. S’il accueille avec bienveillance le fait qu’une épreuve « moins scolaire » soit mise en place, il reste plus circonspect sur la philosophie de cet oral.

(...)

Jean-Pierre Terrail, sociologue, professeur honoraire à l'université de Versailles-Saint-Quentin et membre du GRDS (Groupe de recherches sur la démocratisation scolaire), confirme que la maîtrise de l’expression écrite – donc orale – est largement conditionnée par le milieu d’origine et le capital culturel de l’élève. L’école exige ce qu’elle appelle un « langage soutenu », lui-même conforme aux canons de la langue écrite.

Mais l’institution « est souvent en difficulté pour apprendre aux autres à s’en rapprocher, et seule une minorité des enfants d’origine populaire y réussissent pleinement. Beaucoup d’entre eux ne trouvent pas dans la conduite des apprentissages scolaires les ressources qui leur permettraient de se l’approprier, et de vivre cette transformation de leur rapport à la langue comme une conquête et non comme un reniement de leurs appartenances sociales ».

Ce qui fait dire au sociologue que juger en partie les élèves sur la qualité de leur prestation lors d’un grand oral ne pourra qu’accentuer les inégalités sociales face au diplôme.

Sylvie Plane partage cette inquiétude. « Les différences culturelles sont liées à différents aspects sur le plan linguistique où l’intonation et les formes d’accent entrent en compte. Un jeune de quartier populaire ou un paysan porte son milieu dans sa voix. Cela demande beaucoup de maîtrise pour l’évaluateur d’avoir assez de distance pour neutraliser ce paramètre. La véritable révolution à faire, c’est amener les examinateurs à prendre leur distance vis-à-vis des jugements qu’ils portent et leurs préjugés sociaux. »

Ou alors, les élèves devront apprendre « à dissimuler leur identité sociale quand ils viennent de milieu défavorisé » sans pour autant que cela devienne « un levier d’égalité de chances », assure la linguiste.

(...)

Faire du grand oral un levier d’égalité des chances semble irréaliste à Sylvie Plane. Surtout, tel que le dispositif est décrit, comment trouver les quatre demi-journées pour la mise en situation ? Marc Mouhanna et Sylvie Plane relèvent tous les deux que nombre de personnes consultées pour ce rapport ne sont pas enseignantes.

On retrouve pêle-mêle dans cette liste des comédiens, un dirigeant de société, consultant en management, un conseil en communication et techniques vocales, un pongiste ou des musiciens. « C’est une manière d’installer des gens dans le système qui ne sont pas enseignants », suppose Marc Mouhanna. Sylvie Plane pense pour sa part qu’une telle réforme ouvre la porte à tous les organismes privés de formation parallèle qui pullulent sur le marché.

Faïza Zerouala

L'article complet est à lire en cliquant ci-dessous

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