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Vivement l'Ecole!

Education et neurosciences: "....des injonctions d’une rare pauvreté sinon médiocrité absolue."

28 Juin 2019 , Rédigé par Diacritik Publié dans #Education

Education et neurosciences: "....des injonctions d’une rare pauvreté sinon médiocrité absolue."

EXTRAITS

Les neurosciences, outil managérial des « réformes » Blanquer

Les neurosciences, outil managérial des « réformes » Blanquer : l’affirmation demande explication et exige surtout son histoire, son récit, celle d’une idéologie en marche qui, désormais, préside aux décisions prises au sein de l’Éducation Nationale, à commencer par la suppression manquée de l’Inconscient et du Travail dans les programmes de philosophie en Terminale.

Ce récit, c’est celui qui débute donc pour une fois autobiographiquement, un soir de mars, le jeudi 21 mars plus précisément. Alors que j’étais chez moi, je reçus le mail d’une amie enseignante de philosophie m’avertissant que l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public venait d’avoir une réunion de travail sur les nouveaux programmes de Terminale dans le cadre des « réformes » Blanquer. Et, ô stupeur, deux notions enseignées jusque-là venaient à disparaître définitivement : le Travail et l’Inconscient. Loin d’être innocentes dans le champ critique, ces deux notions renvoient en vérité à deux noms clefs de notre modernité, de notre philosophie du soupçon, à savoir Marx et Freud qui sont les deux emblèmes sinon les deux synonymes théoriques même du travail et de l’inconscient.

Très vite, j’écrivis un tweet pour faire part de ma stupéfaction mais aussi immédiatement dénoncer l’évident caractère idéologique de la manœuvre, si grossier qu’il se voit contraint de débarrasser de l’inconscient pour ne plus avoir de surmoi. Voici le tweet, lapidaire comme il se doit que j’écrivis dans la foulée du mail de mon amie, assorti des portraits de Freud et Marx : « Le nouveau programme de Terminale en philo vient de tomber : deux notions disparaissent et non des moindres : le Travail et l’Inconscient. C’est-à-dire Marx et Freud : qui a dit que la « réforme » Blanquer n’était pas idéologique et orientée politiquement ? »

(...)

Avec les « réformes » Blanquer, les neurosciences restaurent une idéologie, celle du scientisme et du cerveau comme organe mais perçu comme un organe comme un autre. Ce que promeut le discours des neurosciences, c’est la grande banalisation du cerveau, qui est considéré comme le cœur, les doigts, les mains, à savoir un organe que l’on va pouvoir infiniment radiographier. Ici le cerveau n’est pas un discours : c’est un muscle et un muscle répond toujours à une tautologie : un muscle est fait pour se muscler. C’est pourquoi les neurosciences ne sont pas uniquement une science qui étudieraient les organes : c’est une science qui les manipule, et elle les manipule pour leur faire dire quelque chose. Et ce quelque chose qu’on fait dire au cerveau prend tout son sens et devient audible quand les neurosciences sont passées au filtre du scolaire et des « réformes » Blanquer.

A toute force, dans le discours qu’on tient sur elles et depuis elles, les neurosciences se dressent comme une anti-psychanalyse car elles se donnent, on le sait, comme un grand discours organiciste et mécaniste qui nie l’inconscient afin de redresser un discours de toute puissance, un discours en vérité purement et férocement managérial. Il n’y a plus d’analyse à faire, de divan sur lesquels s’étendre tant les neurosciences annulent toute science pour vendre, à la vérité, non un discours scientifique mais un discours de développement personnel saupoudré de « vérités » scientifiques.

Rien n’est plus cruellement évident par exemple à entendre le discours clef de Stanislas Dehaene, promu avec Jean-Michel Blanquer président du conseil scientifique de l’Education Nationale, instance créée par Jean-Michel Blanquer en désirant matriciellement unir recherche scientifique et enseignement. Si la psychanalyse permet de mieux comprendre, Dehaene affirme, quant à lui, que les neurosciences permettent de mieux apprendre et d’apprendre par cœur : où l’école sert, par les neurosciences, à rabâcher ou, comme dirait Straub et Huillet avec Duras avec l’enfant Ernesto qui ne veut plus aller à l’école car on lui apprend ce qu’il ne sait pas (https://www.dailymotion.com/video/x93unm), à râchacher. Foin de tout esprit critique, les neurosciences forment de parfaits apprenants, qui formeront de parfaits exécutants – des râchachants pour paraphraser là encore Duras.

De fait, dans ses nombreuses interventions médiatiques (puisque pour les médias, portés par l’amour du fact-checking, les neurosciences sont des faits et non pas le colportage d’interprétations – comme si les neurosciences s’imposaient comme le fact-checking de la psychanalyse, son épreuve de vérité), Dehaene dévoile cinq règles de l’apprentissage, de transmission de savoir qui indiquent le profond changement de paradigme dont la suppression de la notion d’inconscient n’est que la violence la plus patente.

Voici ainsi les cinq règles qu’il s’agit de lire comme une éducation négative de ce que les neurosciences font à la psychanalyse. Il faut ainsi : 1ère règle : apprendre à faire attention avec « l’attention exécutive » car, dit Dehaene, le cerveau est « une machine à apprendre extraordinaire » et aussi « un super ordinateur » ; 2e règle : « parlez à vos enfants avec un vocabulaire de haut niveau » ; 3e règle : donnez-lui des « challenges » ; 4e règle : « bien dormir » pour consolider les apprentissages ; 5e règle : « répétez » jusqu’à ce que cela entre.

On ne peut être que stupéfait de l’application des résultats des neurosciences à l’Éducation Nationale tant s’y donne à lire des injonctions d’une rare pauvreté sinon médiocrité absolue. En effet, si ces règles d’apprentissage, fruit d’années et d’années de recherche scientifique, paraissent bien plutôt relever du bon sens le plus élémentaire plus que d’autre chose, elles renvoient surtout à un apprentissage du discours managérial, à savoir une négation de tout esprit critique. « Apprendre à faire attention », c’est être concentré face à ce que son patron dit ; « parlez à vos enfants » restaure le papa-maman de la famille ; les « challenges » sont directement hérités du lexique de l’entrepreneur ; le bien-dormir renvoie davantage à l’hypnose et l’obéissance tandis que « répéter » dit sans détours la grande transparence de l’ordre sans initiative personnelle.

(...)

Il faudrait redire ici en empruntant à Canguilhem une image que Lacan citait lui-même, combien les neurosciences sont un toboggan qui mène du laboratoire à la préfecture de police. Elles se tiennent comme une reconduite de la technocratie dont le cerveau devient, pour elles, le microcosme répressif alors que l’inconscient rejoue quant à lui une autre dramaturgie. L’inconscient se tient en définitive toujours comme la scène polémique même de ce qui politiquement dans la société demeurera irréductible aux discours : le petit mot pour faire chuter le grand oral.

(...)

Johan Faerber

L'article complet est à lire en cliquant ci-dessous

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