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Vivement l'Ecole!

Nouveaux programmes de philosophie : « On voit disparaître la notion-clé de la pensée elle-même, “le sujet” »

12 Mai 2019 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Philosophie

Nouveaux programmes de philosophie : « On voit disparaître la notion-clé de la pensée elle-même, “le sujet” »

EXTRAITS

Dans une tribune au « Monde », la professeure d’université Clotilde Leguil s’inquiète d’une réforme rétrograde.

D’une certaine façon, il fallait s’y attendre. Prendre appui sur les neurosciences pour penser l’école de la confiance ne présageait rien de bon pour la philosophie. C’était en effet le pari de Jean-Michel Blanquer lorsqu’il a été nommé ministre de l’éducation nationale par le président de la République Emmanuel Macron. On pouvait déjà se demander en quoi les neurosciences sont légitimes à nous apprendre quelque chose sur la transmission du savoir. On pouvait déjà s’étonner de cette certitude placée dans les résultats des recherches neuroscientistes et de cette défiance à l’endroit de la parole des professeurs, sur le terrain, confrontés à la nécessité de toujours inventer du nouveau pour transmettre le savoir aux nouveaux venus.

Le nouveau programme (provisoire ?) de philosophie, qui devrait entrer en vigueur pour les épreuves du baccalauréat de 2020, étonne par ses choix. S’agit-il d’un retour au XIXe siècle ou d’un tournant religieux-scientiste ? Sous le couvert d’exigence de simplification du programme, dont nous pouvons rappeler qu’il est constitué de notions considérées comme fondatrices de la pensée philosophique, on voit disparaître la notion-clé de la pensée elle-même : « le sujet ».

Le mot d’ordre de l’accessibilité du savoir est-il celui qui a poussé les experts chargés de cette révision à supprimer la notion de « sujet » ? Avec « le sujet », ont disparu aussi bien « la conscience et l’inconscient » et « autrui ». Au lieu même où il y a « le sujet », comme première mise en jambe permettant de pénétrer un monde, celui de la subjectivité faite de désirs, de contradictions, de rapports à l’autre, de questionnements, il y a « le corps et l’esprit », placé sous l’égide de la « métaphysique ». Au lieu même où la notion de « sujet » invitait les élèves à s’interroger sur eux-mêmes, à se poser avec Descartes la question « Qui suis-je ? », advient une notion pour le moins abstraite pour des adolescents, celle de « métaphysique ». Ce terme placé en première ligne est-il destiné à exclure du champ de la philosophie toutes celles et ceux qui ne connaîtraient pas le sens de ce mot ?

(...)

Une école de la défiance

L’école de la confiance, chère au ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, ne serait-elle pas en passe de devenir l’école de la défiance, défiance envers le « je », défiance envers tout ce qui se met en travers des avancées technologiques ? « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », avait-on l’habitude de rappeler en classe de 1re, en suivant Rabelais. Le sujet se voit chassé de sa propre maison, expulsé du lieu même où il a émergé. Et avec lui nécessairement l’autre sujet, celui de l’inconscient que Freud a découvert, nous initiant ainsi à une nouvelle approche de l’existence.

Ce programme ne nous rend pas très heureux, mais au fait, le bonheur est-il au programme ? Eh bien non. Lui aussi a disparu pour céder la place à « la responsabilité ». Les auteurs de ce programme se sentiront-ils responsables de ce tournant qu’ils nous imposent en éradiquant des concepts qui sont au cœur de la pensée philosophique et de la pensée tout court ? Peut-être sont-ils en prise avec une époque qui ne veut plus rien savoir du sujet, plus rien savoir de l’inconscient et qui propose à chacun de se débrouiller dans l’existence entre le scientisme et la technologie appliqués au corps et à l’esprit. S’il fallait introduire du nouveau, peut-être que les questions de « l’animal » et de « la différence masculin/féminin » auraient été de meilleur augure pour accrocher des élèves qui ont besoin d’éclairage sur les idées qui gouvernent le monde.

(...)

... « Le bonheur est une idée neuve en Europe. » Au XVIIIe siècle, le bonheur était en effet une idée neuve en tant que « facteur de la politique ». Qu’en est-il au XXIe siècle ? Aucune idée neuve, mais l’effacement de la référence même au bonheur comme notion. Peut-être rappellera-t-on un jour qu’en 2020, la France a supprimé du programme de philosophie de terminale « le sujet », « l’inconscient », « autrui », « le bonheur », entérinant de façon austère les normes d’une époque où le « je » trouve de plus en plus difficilement sa place.

Clotilde Leguil est agrégée de philosophie, psychanalyste, membre de l’Ecole de la cause freudienne et professeure au département de psychanalyse de l’université Paris-VIII-Saint-Denis. Elle est notamment l’auteure de « Je ». Une traversée des identités (PUF, 2018).

Le texte est à lire dans son intégralité en cliquant ci-dessous

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