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Vivement l'Ecole!

Education - "Les mauvais résultats masqués des CP dédoublés" - Roland Goigoux

14 Mai 2019 , Rédigé par L'Instit'Humeur - France Info Publié dans #Education

Education - "Les mauvais résultats masqués des CP dédoublés" - Roland Goigoux

EXTRAITS

« Les premiers résultats sont là»

Le 7 mai 2019, en conclusion du Grand débat, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, a écrit à tous les professeurs des écoles pour saluer le travail accompli sous sa houlette: «les premiers résultats sont là». Pour étayer son affirmation, il s’appuie sur les résultats des évaluations CP et CE1 publiés quelques jours plus tôt1par la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance,  MEN). Dans le domaine de la lecture, un progrès spectaculaire est mis en valeur pour administrer la preuve de son succès: «si, en début de CP, 23% des élèves n’identifiaient que la moitié des lettres et des sons qui leur étaient soumis, ils ne sont plus que 3,3% au mois de janvier».

Les chiffres sont exacts. La DEPP relève que, au mois de septembre 2018, 23% des élèves ont échoué au test intitulé « Connaitre le nom des lettres et le son qu’elles produisent». Dans cette épreuve, à  dix reprises, les enfants devaient entourer, parmi une suite de cinq lettres imprimées(par exemple « p b d a q »), celle qui correspondait au son qu’ils entendaient au début d’un mot monosyllabique prononcé par le maitre (p. ex. « bulle»). Autrement dit, ils devaient être capables de discriminer un phonème en position initiale («bulle» commence par le son /b/) puis de sélectionner la lettre correspondant au phonème qu’ils venaient d’isoler. Ceci impliquait de combiner une connaissance de la valeur sonore des lettres («le B fait Beu») et une habileté phonologique complexe, généralement hors de portée des enfants à qui on n’a pas encore appris à déchiffrer2. Est-ce que, pour autant, cet échec signifie que les élèves sont « en difficulté» comme l’écrit la DEPP?

Si l’on consulte le décret qui fixe les objectifs de l’école maternelle, on peut constater que les compétences ainsi évaluées ne  sont pas au programme. Quoi de plus normal, par conséquent, qu’à la rentrée bon nombre d’élèves ne disposent pas de connaissances qui ne leur ont pas été enseignées? Et quoi de plus normal, quatre mois plus tard, qu’ils sachent ce qu’on leur a appris? En d’autres termes, en quoi le résultat de janvier peut-il être considéré comme la preuve que «l’École de France sait être réactive et déterminée pour se placer aux avant-postes des politiques sociales de notre pays», c’est-à-dire de la politique sociale du gouvernement?

Cet argument, élaboré par les services de communication du ministère et déjà relayé par plusieurs DASEN («le nombre d’élèves en difficulté baisse de 20 points» osent-ils écrire dans les mails adressés aux écoles), est mensonger.  Ne prendrait-on pas les professeurs des écoles (et peut-être aussi les journalistes) pour des crétins?

Comme nous ne pouvions pas nous résigner à le croire, le ministre ayant fait précéder sa signature de la mention: «Avec toute ma confiance»,  nous avons entrepris d’examiner de plus près les publications ministérielles. Dans l’article qui suit nous allons présenter le résultat de nos investigations à la recherche des mécanismes de fabrication de« bobards » tels que celui-ci. Le dernier, dévoilé en conclusion, ne sera pas le moindre.

(...)

Les mauvais résultats masqués des CP dédoublés

Une communication ministérielle habile a piégé les journalistes qui ont relayé, au printemps, le succès des dédoublements de classe alors que les résultats publiés par la DEPP étaient mauvais.

L’effet escompté, de l’aveu même du ministère, était modeste: aux environs de 0,20 (coefficient d de Cohen)33. Dans le monde scientifique, on parle d’effet « moyen» lorsque d > 0,50 et d’un effet « fort»lorsque d > 0,80. (Un peu moins lorsque les échantillons sont plus nombreux.) Or, les résultats publiés par la DEPP révèlent que l’effet réel du dispositif CP dédoublé est très faible avec un d = 0,08 en français34. Cet effet, en revanche, est avéré par un test statistique très significatif. La plupart des journalistes se sont laissé piéger par la communication ministérielle qui valorisait la significativité du test et masquait la faiblesse de l’effet. La presse a titré sur « l’effet très significatif du dédoublement» et le tour était joué!

Sur le plan international, les chercheurs ont établi que, dans le meilleur des cas (qui n’est pas le nôtre), le dédoublement des classes est une mesure modérément efficace qui a un coût très élevé36. Si un véritable débat sur l’efficience des politiques publiques était organisé, on comparerait le rapport coût-efficacité de plusieurs dispositifs innovants. Par exemple, l’impact du dédoublement avec celui du dispositif « Plus de maitres que de classes» (PMQC) qui, à coût comparable, touchait sept à huit fois plus d’élèves sous le précédent gouvernement. Imaginons que l’effet de ce dispositif ait été lui aussi modeste mais avéré: sachant qu’il bénéficiait à beaucoup plus d’élèves à coût équivalent, qu’en auraient conclu les citoyens?

Pour éviter d’avoir à affronter cette question,le MEN a censuré la publication des résultats de l’évaluation du dispositif PMQC que la DEPP avait réalisée à la fin de la précédente législature. Un échantillon représentatif d’élèves avait été constitué sous la supervision de Daniel Auverlot, sous-directeur de l’évaluation et de la performance scolaire de la DEPP, devenu recteur de Créteil. Ces élèves avaient été évalués à trois reprises au cours de l’année scolaire. Leurs enseignants avaient répondu à deux questionnaires permettant de caractériser leurs choix organisationnels et pédagogiques afin de pouvoir analyser les progrès des élèves au regard de ces choix. Les premiers résultats de cette étude ont été présentés par la DEPP le 17 avril 2017 à Clermont-Ferrand à l’invitation de madame Campion, rectrice de l’académie et responsable du comité national de suivi du dispositif « Plus de maitres que de classes»37. Depuis, plus rien: pas question de fragiliser le bilan social du quinquennat.

Aucun bilan de ces quatre années d’expérimentation touchant des milliers d’élèves n’a été publié.

Un comble pour un ministère qui ne jure que par l’expérimentation et l’évaluation!

Roland Goigoux, le 10 mai 2019

Le texte intégral est à lire en cliquant ci-dessous

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