Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Vivement l'Ecole!

« Les épreuves d’histoire-géographie du bac 2021 deviennent un ensemble incohérent, à l’image de la réforme »

29 Avril 2019 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education

« Les épreuves d’histoire-géographie du bac 2021 deviennent un ensemble incohérent, à l’image de la réforme »

EXTRAITS

Avec la fin de l’épreuve de composition, le ministère de l’éducation retire aux élèves « un levier d’excellence », estime dans une tribune au « Monde » le professeur agrégé d’histoire Thibaut Poirot.

Il aura donc fallu attendre six mois, six longs mois, entre la révélation des projets de programme dans le cadre de la réforme du lycée et la publication des conditions nouvelles d’examen. Six longs mois pour savoir : à quoi je sers, à quoi je prépare, quelle ambition j’ai pour mes élèves. Le 18 avril, la nouvelle est tombée après des rumeurs, plus ou moins alarmantes, sur un radical changement de philosophie d’examen. L’histoire-géographie en est l’exemple le plus parlant.

Depuis les annonces du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, sur l’architecture générale de la réforme, personne ne se faisait d’illusion sur des changements dans le format du bac en histoire-géographie. Le passage d’une épreuve en fin de terminale à trois épreuves en cours de formation annonçait la couleur. Avec la révélation des programmes de tronc commun, clairement infaisables, je restais parmi les derniers naïfs à croire que le pire était passé. Face à l’absurde, je restais comme d’autres persuadé d’un possible sursaut du bon sens, pour apaiser une colère déjà grande dans le corps enseignant.

Le résultat est là, brutal. Les épreuves d’histoire-géographie qu’auront à subir les prochains bacheliers deviennent un ensemble incohérent, à l’image de la réforme. Les élèves devaient jusqu’ici fournir un écrit long de type composition (une introduction, une problématique, un plan, une conclusion) puis une étude de documents ou un croquis, sur une durée d’épreuves variant entre trois et quatre heures suivant les séries générales. Nos élèves passaient un temps important à construire un discours argumenté, en ordonnant des connaissances et une méthode qui leur était utile pour le reste de leurs études.

(...)

La composition était un vrai exercice de « différenciation ». Il correspondait pour les élèves en difficulté au sommet d’une montagne : faire l’effort d’une rédaction claire, révolutionner sa méthode d’apprentissage qui consistait à relire vaguement son cours sans le comprendre. Habitude désastreuse qui explique en grande partie le taux d’échec dans le supérieur.

Pour les meilleurs, il s’agissait d’aller plus loin, de plonger dans des articles, de comprendre que rien ne peut jamais se résumer de manière simpliste. On aurait pu imaginer renforcer ces aspects, corriger les défauts de la composition et parvenir enfin à un vrai exercice tant intellectuel que professionnel. Il n’en est rien avec les nouvelles épreuves.

Cette « compétence » acquise était utile autant à l’étudiant en BTS communication qu’à un élève de classe préparatoire aux grandes écoles ou en médecine. Synthétiser une masse d’informations de manière intelligente, argumenter en faisant des choix et en hiérarchisant, ce n’est pas de l’apprentissage de leçon : c’est la compétence fondamentale des métiers d’aujourd’hui.

Dans une société où le « nouveau monde » rêve d’une « société de la connaissance », on a du mal à comprendre l’adéquation entre la fin et les moyens. La composition d’histoire-géographie apprenait malgré ses défauts une grammaire du monde, comment le décrire et comment le comprendre dans le temps et l’espace. Le scandale n’est pas le retour vers une épreuve type brevet. Il est plutôt dans ce choix funeste du ministère : désormais le lycée ne prépare plus à l’enseignement supérieur.

(...)

On notera ainsi la schizophrénie d’une réforme qui, après avoir imposé sans concertation des programmes infaisables, révèle dans son étape ultime un cruel manque d’ambition pour les lycéens. En choisissant un format d’épreuves inadapté pour l’entrée dans le supérieur, que choisit le ministre de l’éducation nationale ? Il choisit de mettre fin à une ambition collective, celle de préparer à la poursuite d’études, aussi diverses soient-elles, une génération de bacheliers.

L’objectif de la réforme qui était de mieux préparer à l’entrée dans le supérieur s’est totalement perdu dans les mirages d’une réforme « vendue » comme un big bang. Elle n’aura été d’un bout à l’autre qu’une suite de petits calculs à courte vue.

Ce texte est paru dans « Le Monde de l’éducation ». Si vous êtes abonné au Monde, vous pouvez vous inscrire à cette nouvelle newsletter hebdomadaire en suivant ce lien.

Thibaut Poirot (Professeur d’histoire en lycée)

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :