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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Anne Dufourmantelle...

20 Avril 2019 , Rédigé par Liberation Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Anne Dufourmantelle...

On ne revient jamais de voyage, d’aucun voyage. Quand on part, on ne revient pas le même, et c’est ce dépaysement, parce qu’il fait écho à nos fragmentations intérieures, qui brutalise nos accoutumances, tant il est vrai que nous percevons le monde avec des préenregistrements continuellement tamisés parce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, devinons, pressentons, pour ne pas être attrapés trop brusquement par l’inouï. Ainsi va l’amour quand il est de foudre. Il offre tous les dépaysements possibles au détour de la rue d’à côté.

Anne Dufourmantelle - En cas d'amour : Psychopathologie de la vie amoureuse

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Préférence. D’excursions philosophiques en mots entendus sur le divan, Anne Dufourmantelle dessine, dans sa «Psychothérapie de la vie amoureuse», la carte du cœur blessé : querelles, trahisons, séparations et nuits blanches.

On a beau dire qu’il embrase les corps et les cœurs, qu’il fait toucher le septième ciel, qu’il enchante l’existence et lui donne un sens, qu’il est assez fort pour sortir la vie des plus sombres tunnels de la désespérance et assez fou pour vous faire croire capable de voler, d’être Mozart ou de déplacer les montagnes, on a beau dire que sans lui, on n’est pas grand-chose, condamné à l’errance, la déshérence ou l’insignifiance, on a beau dire ce qu’on voudra, l’amour, un jour ou l’autre, fait mal et rend malade. Ses maux font certes les chants les plus beaux, mais, d’ordinaire, ils sont comme la foudre qui abat l’arbre centenaire : on se croyait au pic du monde et voilà qu’on se fracasse la tête contre les murs, les nuits de chaleur sont des nuits de douleur et d’insomnie, les jours sont sans fin, vides, absurdes et rien ne vaut plus la peine. Si seulement les chagrins d’amour témoignaient de l’absence d’amour, de l’amour trahi, mourant d’inanition, fini, et qui finit par s’oublier ! Mais non ! Ils sont là et font tourner le sang quand l’amour est là, quand, aimant ou aimé, on craint de ne pouvoir aimer assez ou d’être abandonné, quand la jalousie vous étreint le ventre et désoriente la raison, quand la trahison détisse toutes les «loyautés secrètes» tressées depuis l’enfance, quand les bisbilles, puis les disputes, puis les scènes et les haines empoisonnent chaque heure de chaque jour !

Alors, comme on dit en cas d’accident, en cas de panne ou d’incendie : «Que faire… en cas d’amour ?» On imagine la tête de la psychanalyste à qui telle patiente demande tout de go : «Que faire… en cas d’amour ?» Ou telle autre : «Je voudrais que vous me débarrassiez de l’amour.»

Anne Dufourmantelle est psychanalyste et philosophe : elle vient de publier En cas d’amour, autant récit qu’essai sur la «Psychopathologie de la vie amoureuse», où, avec beaucoup de finesse et de délicatesse, tantôt par des excursions philosophiques du côté de Kierkegaard ou de Husserl, tantôt par la description de «cas», des mots entendus dans son cabinet ou sa propre expérience, elle dessine la carte de ce qui, dans l’amour, n’est pas tendre. Quelles questions interdites, quelles filiations secrètes, images confisquées, traces «tenues cachées dans la neige de votre enfance» doit-on retrouver pour «faire hospitalité» à un événement qui fracture votre vie, si l’événement est ce dont on ne peut rendre compte, ce qui transcende notre capacité à le penser ? Pourquoi, quand un événement fait souffrir, essaie-t-on par mille tours de la conscience de le revivre, de le répéter en boucle, de «faire cercle autour de lui» afin qu’il se loge au centre de sa vie, en devienne l’intensité même, mais au risque de la ronger ou la dévaster encore plus profondément ?

«Je n’ai plus de raison de vivre, dit-il, depuis qu’elle est partie.»L’homme qui prend place devant elle est comme mort, en effet. «Le regard n’accroche rien, la peau est blême, les mains seules paraissent conserver un semblant de vie indépendante, elles vont et viennent dans l’air, se nouent et se dénouent, font un ballet de pleureuses tandis que le reste du corps est pierre.» Il arrive alors à la psychanalyste de penser qu’on devrait davantage «observer les minéraux, les cailloux, la lave pétrifiée, les fossiles, les roches», parce qu’ils «nous disent qui nous sommes» quand l’amour se retire. Mais comment s’en satisfaire ? Que faire des sanglots, des crises de nerfs, des mots qu’on répète sans cesse et de ceux que pas une fois on n’arrive à prononcer ; que faire des secrets qu’on vient déposer sur le divan et dont on espère, fébrile, que la psychanalyste puisse trouver le chiffre ? Aussi Anne Dufourmantelle ajoute-t-elle bien d’autres légendes et didascalies à sa cartographie du cœur blessé. Elle parle du portable comme nouvelle ère de l’histoire de l’adultère, des «bisexualités», de la ville comme territoire amoureux qui, après une séparation, métamorphose sa topographie et se dépayse, de l’infidélité, de la perte, de l’insomnie, laquelle, contrairement à la nuit blanche, «appartient plutôt à l’entre-vie, ces moments où l’on n’habite pas sa propre existence sans pouvoir, pour autant, se déprendre du "souci de soi" ». Mais aussi des fées, des monstres et des fantômes.

«Seuls les enfants qui ont du mal à s’endormir le soir le savent», mais les fantômes «ne dorment pas pour toujours, ils font semblant», et s’éveillent quand viennent les maux d’amour. Voyez la jalousie ! Elle opère comme la hantise : «Ne se risquant, d’abord, que furtivement et de nuit, elle finira par occuper toute la place, penser à votre place, décider pour vous, régler vos actes et votre vie»

Robert Maggiori

Anne Dufourmantelle En cas d’amour. Psychopathologie de la vie amoureuse «Manuels» Payot, 232 pp., 16 euros.

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