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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Jean Zay...

14 Février 2019 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Education, #Histoire

Les journaux racontent que, "profitant d'une belle après-midi et pour se donner quelques instants de détente", le maréchal Pétain effectuait une promenade dans les environs de Vichy lorsque, passant sur une petite route de campagne, il aperçut une quarantaine d'enfants "qui prenaient leurs ébats dans un pré". Il fit arrêter sa voiture et en descendit pour interroger l'instituteur et l'institutrice de l'école primaire du petit hameau de la Bruyère, commune de Saint-Christophe, qui accompagnaient leurs élèves. Ce qu'il entendit le combla d'aise. "ll venait d'apprendre de l'instituteur qu'une fois par semaine les écoliers, guidés par leur maître et leur maîtresse, allaient passer l'après-midi aux champs pour prendre contact avec la nature et une leçon de choses".

Ce que le maréchal Pétain "vient d'apprendre", c'est que l'instituteur et l'institutrice de Saint-Christophe appliquent les instructions ministérielles de 1937-1938. Celles-ci ont prescrit dans les écoles primaires une après-midi par semaine de "plein air" et d' "activités dirigées" : dans les villes, visites d'usines, de musées, de jardins ou de monuments, et, dans les campagnes, visites d'exploitations agricoles, de lieux historiques, étude des curiosités naturelles ou des particularités géographiques, herborisation, etc. L'enseignement ménager était naturellement prévu pour les filles; les travaux manuels, pour les garçons. Un décret du 19 juin 1937 avait permis la création d'ateliers-écoles près des établissements scolaires. Il s'agissait, là comme ailleurs, d'éveiller les aptitudes et la curiosité des élèves, d'ouvrir plus largement à la vie le travail scolaire, de familiariser l'enfant avec les spectacles de la nature et de la société, de lui faire connaître l'histoire et la géographie locales, et de remplacer, comme dit Montaigne, le savoir appris par le savoir compris. Pareille formation devait conduire l'écolier à un certificat d'études rénové, rendu obligatoire pour l'accès au second degré et conçu comme un examen d'aptitudes plus que de connaissances.

L'éducation physique prenait tout naturellement sa place dans cet ensemble. Les programmes de 1936-1939 prévoyaient dans chaque établissement une après-midi par semaine ou une demi-heure par jour d'éducation physique, selon l'éloignement ou la proximité des terrains. Une assez vaste cour suffisait d'ailleurs, mais des crédits importants furent votés par les Chambres pour la création de terrains de jeux et de sports. Comme il fallait autant de temps que d'argent pour aménager peu à peu les terrains nécessaires, les expériences furent étendues progressivement à un nombre croissant de départements : quatre en 1937, quinze en 1938, vingt-neuf en 1939. Les résultats en furent significatifs et s'inscrivirent même dans la statistique des succès au certificat d'études. Si simples que dussent être les leçons, encore fallait-il que les maîtres et les maîtresses fussent aptes à les donner. Aussi institua-t-on des stages spéciaux pour les instituteurs et les institutrices. Des postes de moniteurs furent créés dans les écoles normales.

Avant guerre, ces nouveautés n'allèrent pas, bien entendu, sans soulever de vives résistances. L'opposition de l'opinion rurale fut la plus difficile à vaincre :

"- Eh quoi ! disaient beaucoup de paysans. Le maître d'école veut emmener nos enfants se promener dans la campagne, alors qu'ils vivent aux champs toute l'année ! Il leur fait faire de la gymnastique, alors qu'ils sont sans cesse au bon air et accomplissent souvent des trajets de plusieurs kilomètres par jour pour se rendre à l'école !"

Je dus faire observer que les campagnards ne sont pas nécessairement les mieux portants, ainsi que le prouvent les statistiques sanitaires, et que ce sont souvent les enfants des villages qui ont le plus besoin de corriger des attitudes vicieuses, de parer à une existence où les règles d'hygiène essentielles ne sont pas toujours respectées. Comme il fallait s'y attendre, l'opposition rurale trouva plus spécialement son écho au Luxembourg ; plusieurs sénateurs se récriaient :

" - On ne fait plus rien dans nos écoles ! Les enfants vont se promener ! "

Seule, l'étude du calcul et de l'orthographe, la tête penchée sur un pupitre, leur paraissait du vrai travail. En France, tout n'est souvent qu'une question de mot et notre malheur fut peut-être d'avoir employé d'abord sans méfiance le terme de "loisirs dirigés". Loisirs ! Cela vous avait un petit parfum de paresse, de nonchalance, de goût du moindre effort. En 1936, la situation sociale, grèves et revendications ouvrières, réduction de la journée de travail, rejaillissaient singulièrement sur l'opinion qu'on se faisait des réformes scolaires. Il était entendu qu'on ne voulait plus travailler en France. Le "ministère des Loisirs" ne pouvait avoir pour but que d'organiser la fainéantise ouvrière. Et voilà qu'il était maintenant question d'introduire des "loisirs" à l'école ! Nous précisâmes notre pensée en disant désormais : "Activités dirigées". Du coup, on comprit mieux. Réformateurs, méfiez-vous de vos étiquettes !

Jean Zay - Souvenirs et Solitude, Journal, pp.145-147

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