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Vivement l'Ecole!

Le changement climatique est le grand oublié des programmes au lycée...

15 Décembre 2018 , Rédigé par Mediapart Publié dans #Education

Le changement climatique est le grand oublié des programmes au lycée...

En pleine COP24 en Pologne, les nouveaux programmes pour le lycée préparés en France restent étonnamment faibles sur l’enjeu climatique et bien peu concrets. « On oublie de parler de l’influence humaine qui perturbe le climat », s’inquiètent des spécialistes, tandis que le ministère de l’éducation nationale minimise la question.

Les nouveaux programmes du lycée n’en finissent pas de créer des remous. Ceux de sciences et de sciences de la vie et de la Terre sont à leur tour pointés par plusieurs experts pour la part réduite consacrée au climat et à ses enjeux. Préparés pour les classes de seconde et de première, ils apparaissent comme en décalage eu égard à l’importance de la question climatique dans la société.

Par exemple, l’expression « changement climatique » n’est évoquée qu’une seule fois dans l’enseignement de spécialité sciences et vie de la Terre en première, et dans une parenthèse lors d’une énumération sur l’humanité et les écosystèmes. Dans le programme de seconde, l’accent est mis sur la sédimentation (le terme apparaît 19 fois), là où le mot climat n’est cité que quatre fois. Dans cette classe, les élèves ne feront qu’effleurer la problématique du changement climatique, pour leur expliquer que « le changement climatique peut étendre la transmission de certains pathogènes en dehors de leurs zones historiques ».

Concernant le programme général d’enseignement scientifique de première, on lit en préambule que « les conséquences de l’activité humaine sur l’environnement et leur contrôle seront particulièrement développées dans le programme de terminale ». Sauf que le programme de terminale n’est toujours pas écrit.

La réforme du lycée crée une nouvelle discipline, « enseignement scientifique ». En seconde, la notion précise de climat n’apparaît là encore que trois fois. Certes, le lien entre l’activité humaine et le changement climatique est précisé noir sur blanc : « La présence humaine modifie le climat ; ses déchets s’accumulent et son utilisation des ressources naturelles est massive. Si l’espèce humaine n’est pas la première forme de vie à transformer la planète, c’est sans aucun doute la première qui s’en préoccupe. » Mais c’est une façon particulièrement étrange de présenter les choses et à la limite du relativisme, à l’heure où le phénomène « anthropocène » est parfaitement documenté.

Cette manière d’aborder ce phénomène scientifique occulte ses aspects les plus problématiques. En classe de seconde et de première de la voie générale, dans l’enseignement de spécialité, les jeunes n’entendront pas parler d’effet de serre. En première, la distinction climat/météorologie devrait être abordée, mais ne fait pas l’objet de plus de développement que cela. Là, où il faudrait, insistent les spécialistes, expliquer le lien causal entre les deux phénomènes. Par exemple, les risques de canicule et de pluies diluviennes sont multipliés.

Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe de travail sur le changement climatique du GIEC, est en colère à la lecture de ces projets. Elle considère que ces programmes signent un retour en arrière dans la manière d’aborder la question climatique. « On dirait qu’on revient aux années 1950-70 quand on étudiait les zones climatiques avec la circulation de l’atmosphère et des océans, c’est très descriptif mais on oublie de parler de l’influence humaine qui perturbe le climat, ce dont on est certain scientifiquement », explique-t-elle. 

Le sujet ne fait l’objet que d’une dizaine d’heures d’enseignement tout au plus. « C’est une fraction ridicule, le climat continue de changer et les citoyens doivent comprendre les implications de cela en matière de changement de société. Il faut que les jeunes connaissent les ordres de grandeur du changement et comprennent l’objectif de 1,5 degré à l’horizon 2050 et 2 degrés en 2070. »

Le ministère de l’éducation nationale, interrogé par Mediapart, précise que ceux-ci vont être développés comme cela est écrit dans le préambule du programme d’enseignement scientifique. « Qu’il y ait une vigilance sur ces questions, c’est très bien, mais maintenant les critiques fermées ne nous semblent pas justifiées. Il y a plusieurs entrées dans ces programmes », précise-t-on encore rue de Grenelle. Et de préciser que dès la seconde, des développements sur l’impact de l’activité humaine sur la biodiversité (comme l’érosion) sont prévus.

Xavier Hill, co-responsable du groupe SVT au Snes-FSU, a analysé en détail ces projets de programmes qu’il juge encore plus lourds que les précédents et remarque aussi quelques manques. Pour lui, les classes de seconde vont bénéficier d’un enseignement purement géologique sans insister sur les questions climatiques. Il juge également que leur place dans l’enseignement scientifique du tronc commun en première et terminale est réduite. « Mais c’est annoncé en terminale », espère-t-il.

Au ministère de l’éducation nationale, on insiste : « Les choses sont abordées sous différents angles, en seconde, en première et en terminale. Il ne faut pas juger un programme sans une vision complète. Il ne faut pas non plus oublier le continuum éducatif. Les élèves sont sensibilisés dès le collège au développement durable. »

Xavier Hill, du Snes-FSU, nourrit quelques inquiétudes. « On aurait souhaité que ces problématiques environnementales et sociétales soient plus présentes dès la première. Et l’organisation de cette nouvelle discipline d’enseignement scientifique n’est pas du tout claire. On ne sait pas si ce sont les professeurs de mathématiques ou de physique qui vont se charger de ces cours. Il n’y a aucune directive nationale sur le déroulé de cette discipline. »

L’enseignant juge aussi que ce programme d’enseignement scientifique est justement trop scientifique et pas assez concret. « Cela ne suffira pas pour répondre aux fake news comme le souhaite le ministère. C’est sympa d’étudier la cristallographie mais c’est assez éloigné des problématiques environnementales. »

Valérie Masson-Delmotte partage ces craintes et considère que l’affichage politique ne peut suffire : il faudrait passer à la vitesse supérieure car l’urgence n’est plus à démontrer. « Ces programmes sont pensés pour revenir à des fondamentaux, or les enjeux de réchauffement climatique commandent de travailler de manière transversale. Il faut expliquer aux élèves les conséquences du réchauffement climatique sur la rive nord et sud de la Méditerranée, en Nouvelle-Calédonie avec le changement du niveau des mers et le blanchissement des coraux, ou encore le déficit de pluie en Afrique de Nord et dans le Sahel. L’école est essentielle pour transmettre cela. C’est bien d’expliquer les mécanismes scientifiques mais on ne peut pas passer à côté de l’influence de l’homme sur l’effet de serre ou la qualité de l’air. »

Évidemment, ces programmes – publiés par le Snes-FSU – peuvent encore évoluer mais le processus est presque arrivé à son terme. Il y a peu de chances que des changements de fond importants soient apportés. Depuis l’été, le conseil supérieur des programmes s’est attelé à refondre l’intégralité des programmes du lycée pour épouser la réforme du baccalauréat qui crée un tronc commun d’enseignement (français, histoire-géographie, EMC, LV1, LV2, enseignement scientifique, EPS) et trois spécialités à choisir parmi douze possibles.

Il s’agit de la troisième version des programmes : ceux-ci ont d’abord été élaborés par les groupes de travail nommés par le Conseil supérieur des programmes. Puis les dix-huit membres de cette instance les ont amendés et adoptés avant de les transmettre à la Direction générale de l’enseignement scolaire et aux inspecteurs généraux.

Deux instances consultatives, la commission spécialisée des lycées (CSL) et le conseil supérieur de l’éducation, ont aussi leur mot à dire et peuvent proposer des amendements. Le dernier nommé doit se réunir les 18 et 19 décembre prochains, mais là encore cet avis n’est que consultatif. Les programmes seront définitifs lors de leur validation par Jean-Michel Blanquer et de leur publication au Journal officiel, prévue le 8 et le 9 janvier prochain. Pour bien faire, le ministre devrait s'inspirer des discussions menées par les pays réunis en Pologne.

Faïza Zerouala

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