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Vivement l'Ecole!

"Je n'ai jamais entendu un élève me dire qu'il rêvait d'écrire comme Molière..."

28 Décembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Education, #Art

"Je n'ai jamais entendu un élève me dire qu'il rêvait d'écrire comme Molière..."

"Je n'ai jamais entendu un élève me dire qu'il rêvait d'écrire comme Molière..."

Il y a quelques années, ce devait être en 2012 ou 2011, j'ai pu obtenir des places gratuites pour des rencontres sportives de haut niveau (football en majorité) et à peu près un même nombre de "pass" donnant droit à la visite gratuite de Musées parisiens dont Le Louvre et Orsay. Le total de ces places et entrées avoisinait la trentaine, une quinzaine pour les matchs et l'autre quinzaine pour les musées. Je décidai donc évidemment d'en faire profiter mes élèves de quatrième. Pourquoi ceux-là  ? J'avoue avoir oublié mais là n'est pas l'essentiel.

Je savais par expérience que les places "sportives" auraient plus de succès que les places "artistiques". Ce fut le cas puisque seuls deux élèves choisirent des entrées au Louvre et Orsay quand tous les autres, filles et garçons, se jetèrent comme des morts de faim sur les entrées au stade. Je dus procéder à un tirage au sort et je fis, ce jour-là, beaucoup de mécontents.

Cette anecdote démontre - Pierre Bourdieu l'a dit bien avant moi - que plus l'offre est importante, plus elle crée et accroit les inégalités. Car elle n'est pas préparée en amont. Nos élèves - les miens issus d'un milieu rural dans un contexte social majoritairement "en difficultés" - sont souvent très au fait de la "chose sportive", notamment le football que tous et de plus en plus, toutes, ont pratiqué dès le plus jeune âge et le pratiquent fort longtemps après leurs études. Ils en comprennent les règles, connaissent leurs "stars" bien mieux que leurs leçons, s'identifient à un Lionel Messi ou Kilian M'Bappe. Ils saisissent très vite, car on le leur a appris, les enjeux financiers de ce sport. "Sponsor" et "mercato" n'ont aucun secret pour eux. A l'école, au collège, au lycée, cet apprentissage se poursuit. Certains rêvent même de marcher sur les traces de leurs "artistes" favoris. Ils portent souvent le maillot de leur équipe favorite, Barcelone et "PSG" tenant le haut de l'affiche. Ils tapissent les murs de leurs chambres de posters. Ils reproduisent les gestes de leurs "Dieux".

Je n'ai JAMAIS entendu aucun élève me dire qu'il rêvait de devenir Van Gogh ou Monet, François Villon ou René Char, Mozart ou Bach, Emile Zola ou Albert Camus  !

Je n'ai JAMAIS entendu aucun élève me dire qu'il avait le poster de Le Clézio ou de Niki de Saint Phalle au dessus de son lit  !

Je n'ai JAMAIS entendu un élève me dire qu'il rêvait d'écrire comme Molière ou Sartre  !

Cela s'explique très aisément. Nos élèves, malgré tous les efforts remarquables des collègues professeurs d'école, puis de nos collègues professeurs d'arts plastiques en collège, n'ont que très peu l'occasion de pénétrer les grandes "arènes de l'art" sauf, évidemment, ceux dont les parents ont des habitudes culturelles qu'ils transmettent à leurs enfants. En milieu rural, une sortie dans un Musée nécessite un déplacement, souvent coûteux, mobilisant des personnels, le tout alourdi par des obligations "paperassières" certes obligatoires mais freinant souvent les meilleures volontés. Et l'offre artistique, de plus en plus grande quoi qu'on en dise, ne fait alors que creuser les inégalités existantes puisque cette offre n'intéresse souvent que les élèves DEJA acquis aux règles de l'art. Education artistique qui, au passage, s'arrête dans sa phase obligatoire, au collège.

Il est absolument obligatoire de réduire cette inégalité. Dès la maternelle et jusqu'au dernier jour des études, qu'elles soient courtes ou longues. Un tableau, une oeuvre musicale, un film, une sculpture, un roman, un monument, bref une oeuvre d'art a ses règles, ses enjeux, ses "stars". Il suffit de les connaître pour pouvoir les apprécier. Souvent nos élèves rêvent de vivre la vie de tel ou tel sportif... Ils rêvent d'une autre vie. Sans le savoir ils sont amateurs d'art. Car à quoi sert l'oeuvre d'art sinon à nous faire vivre d'autres vies que les nôtres, fut-ce quelques secondes? Reste à leur permettre d'en avoir les moyens...

Et que ces moyens soient offerts à toutes et à tous!  A égalité...

Alors peut-être entendrons-nous bientôt une ou un élève nous dire, le regard pétillant de bonheur:

"Un jour, je serai Annie Ernaux!"... "Un jour, je serai Salvador Dali!"...

Christophe Chartreux

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