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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Victor Hugo...

2 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Utilité du Beau

Un homme a, par don de nature ou par développement d’éducation, le sentiment du Beau.  Supposez-le en présence d’un chef-d’œuvre, même de l’un de ces chefs-  d’œuvre qui semblent inutiles, c’est-à-dire qu’ils sont créés sans souci  direct de l’humain, du juste et de l’honnête, dégagés de toute  préoccupation de conscience et faits sans autre but que le Beau ; c’est  une statue, c’est un tableau, c’est une symphonie, c’est un édifice,  c’est un poème. En apparence cela ne sert à rien ; à quoi bon une Vénus ?  à quoi bon une flèche d’ église ? à quoi bon une ode sur le printemps  ou sur l’aurore, etc.,  avec ses rimes ?  Mettez cet homme devant cette  œuvre. Que se passe-t-il en lui ? Le Beau est là. L’homme regarde ; l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il fait plus qu’écouter, il entend.

Le mystère de l’art commence à opérer ;  toute œuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ; l’homme se sent  dilaté. La lueur de l’absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à  travers cette chose, lueur sacrée et presque formidable à force d’être  pure. L’homme s’absorbe de plus en plus dans cette œuvre : il la trouve  belle ; il la sent s’introduire en lui. Le Beau est vrai de droit.   L’homme, soumis à l’action du chef- d’œuvre, palpite, et son cœur  ressemble à l’oiseau qui, sous la fascination, augmente son battement  d’ailes. (…)

Il creuse et sonde de plus en plus l’œuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire pour l’intelligence que de comprendre cela  ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de fierté  améliorante le gagne ; il se sent élu ; il lui semble que ce poème l’a  choisi. Il est possédé du chef-d’œuvre.

Par degrés, lentement, à mesure qu’il contemple ou à mesure qu’il lit, d’échelon en échelon, montant toujours, il assiste, stupéfait, à sa croissance intérieure ;  il voit, il comprend, il accepte, il songe, il pense, il s’attendrit,  il veut ; les sept marches de l’initiation ; les sept notes de la lyre  auguste qui est nous-mêmes. Il ferme les yeux pour mieux voir,  il  médite ce qu’il a contemplé, il s’absorbe dans l’intuition, et tout à  coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume,  sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l’éblouissant spectre solaire de l’idéal apparaît ; et voilà cet homme qui a un autre cœur. (…)

Être grand et inutile, cela ne se peut. L’art, dans les questions de  progrès et de civilisation, voudrait garder la neutralité qu’il ne le  pourrait. L’humanité ne peut être en travail sans être aidée par sa force principale, la pensée. L’art contient l’idée de liberté, arts libéraux ; les lettres contiennent l’idée d’humanité, humanories litteræ. L’amélioration  humaine et terrestre est une résultante de l’art. Les mœurs  s’adoucissent, les cœurs se rapprochent, les bras embrassent, les  énergies s’entresecourent, la compassion germe, la sympathie éclate, la  fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce qu’on pense, parce qu’on  admire. Le Beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. Aimer est au-dessus de tout.

L’art émeut. De là sa puissance civilisatrice.

Victor Hugo - Notes de travail  de Victor Hugo pour son ouvrage « William Shakespeare »

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