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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Raphaël Glucksmann...

24 Octobre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Philosophie

Le tabouret de Matthieu

Donald Trump habite la Maison-Blanche, l’Union européenne se délite, Vladimir Poutine est le parrain de l’époque et Matteo Salvini son étoile montante, les murs se multiplient et les ponts s’effondrent, les ports se ferment aux exilés et les douanes reviennent en grâce, la démocratie libérale qui devait s’étendre sur le globe se rétracte à vue d’œil : notre échec est grandiose. Nous, intellectuels progressistes, militants humanistes, partisans de la société ouverte, défenseurs des droits humains et autres citoyens cosmopolites, sommes incapables d’endiguer la vague nationaliste et autoritaire qui s’abat sur nos sociétés.

Pourtant, tels de vieux curés voyant dans la désertion des fidèles la preuve qu’ils ont raison de pester contre la terre entière, nous continuons à professer que les masses font fausse route, sans jamais considérer l’hypothèse que nous nous sommes peut-être, un jour, trompés de chemin. Nous vitupérons, nous twittons, nous postons, nous pétitionnons, nous manifestons. Si nous doutons aisément des autres, nous sommes sûrs de nous-mêmes. Malgré les débâcles qui s’enchaînent, nous refusons de nous demander ce que nous avons bien pu rater pour être devenus si inaudibles.

Pareil orgueil, risible par temps calme, devient suicidaire lorsque gronde l’orage. Pour gagner les batailles politiques et culturelles à venir, il nous faut d’abord comprendre pourquoi nous avons perdu les précédentes. Pour combattre les démagogues qui ont le vent en poupe, nous devons chercher les raisons de leurs succès dans le vide qui nous entoure et souvent nous habite. Pour renaître de nos cendres, commençons par mourir à nous-mêmes.

*

Afin de lancer notre voyage au cœur de la crise qui frappe nos démocraties, rendons-nous un instant à l’église. Non pour prier le ciel de nous venir en aide, mais pour admirer les peintures du Caravage, et une en particulier, qui trône à Rome en l’église Saint-Louis-des-Français : Saint Matthieu et l’ange.

Ce tableau est, à première vue, l’œuvre la plus lisse du peintre rebelle. On n’y voit ni pute déguisée en madone, ni éphèbe lascif, ni tête tranchée. Pas même les pieds sales des pèlerins agenouillés devant la Vierge à l’Enfant de Sant’Agostino qui choquèrent tant les évêques. Matthieu, qui semble tout juste sorti du bain, porte une belle toge orange et rouge. Sa dignité de philosophe antique est sanctifiée par une discrète auréole. Un genou posé sur un tabouret en bois, il écrit son Évangile sur un pupitre et sous la dictée d’un ange qui, pour une fois chez Le Caravage, joue parfaitement son rôle asexué d’émissaire de Dieu. Les drapés et les regards se rejoignent sans se toucher dans une parfaite harmonie. Tout est à sa place. Tout est relié. Tout s’élève.

Mais si vous observez attentivement la scène, l’impression de quiétude laisse place à une forme de trouble. Après cinq ou dix minutes passées à vous demander d’où vient votre gêne devant tant de grâce, vous réalisez que le tabouret sur lequel Matthieu appuie son genou a un pied dans le vide et menace à tout instant de tomber. Plus vous le regardez, plus vous le voyez bouger. Vous réalisez que le vieux saint risque à chaque instant de s’affaler sur vous. Et de tout emporter dans sa chute : l’ange, le ciel. Et Dieu avec eux. Ce tabouret branlant au premier plan d’un tableau apparemment si sage inverse le sens global de l’œuvre : l’harmonie n’était qu’une illusion et tout, dans la Création, s’avère être fragile et friable, même la scène la plus sacrée.

Le tabouret qui rompt l’ordre cosmique est la signature du Caravage. C’est aussi l’image parfaite de la démocratie libérale, un système politique qui repose, comme le genou de Matthieu, sur un socle bancal. Son énoncé même révèle la contradiction structurelle qui l’anime. Le nom « démocratie » pose le primat du collectif sur l’individuel, sanctuarise ce qui est commun. L’adjectif « libérale » s’inscrit dans la tradition philosophique opposée et sacralise l’individu face à la collectivité. « Démocratie » implique un mouvement centripète, une quête d’unité sans cesse répétée. « Libérale » induit le mouvement inverse, centrifuge : une réaffirmation constante du multiple. Cette rencontre explosive de la pensée démocratique et de la pensée libérale génère le dynamisme des démocraties libérales.

Leur nature hybride fait leur force. C’est l’oscillation permanente entre ces deux pôles opposés qui permet à nos sociétés d’être libres et de progresser. Elles vivent au rythme du va-et-vient entre deux extrémités qui sont les deux faces symétriques d’une même mort : l’utopie collectiviste d’un côté, l’atomisation sociale de l’autre. La fin du mouvement de balancier signifierait la chute du tabouret de Matthieu et l’effondrement de la démocratie libérale. Si la contradiction qui anime nos systèmes cesse d’être dynamique, si l’un des pôles devient trop dominant pour être contrebalancé, la démocratie cesse d’être libérale ou le libéralisme cesse d’être démocratique : la crise éclate. Voici précisément ce qui se produit aujourd’hui : l’individualisme a triomphé, le déséquilibre est si grand, le pôle collectif si affaibli que la balance ne fonctionne plus. Le tabouret de Matthieu s’affaisse et nous sommes incapables de le redresser.

Raphaël Glucksmann - Les enfants du vide - De l'impasse individualiste au réveil citoyen

 

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