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Vivement l'Ecole!

Gérard Noiriel : « Eric Zemmour tente de discréditer tous les historiens de métier »...

29 Septembre 2018 , Rédigé par Le Monde Publié dans #Education, #Histoire, #Politique

Gérard Noiriel : « Eric Zemmour tente de discréditer tous les historiens de métier »...

EXTRAITS

Dans une tribune au « Monde », l’historien Gérard Noiriel, spécialiste de l’immigration en France, estime que le journaliste a cherché dans son dernier ouvrage à « réhabiliter une conception surannée de l’histoire ».

Dans un article publié par Le Figaro le 14 novembre 2013, Eric Zemmour écrivait : « L’Histoire – arrachée de gré ou de force aux historiens professionnels – est en train de (re)devenir l’arme politique qu’elle fut à la veille de la Révolution, et plus encore au XIXe siècle, lorsque les grands historiens comme Michelet préparèrent les esprits à l’avènement de la République. »

Son dernier ouvrage, Destin français (Albin Michel, 576 p., 24,50 euros), peut être lu comme une mise en œuvre de cette volonté de discréditer toute une profession. Selon lui, les historiens de métier « ont titres et postes. Amis et soutiens. Selon la logique mafieuse, ils ont intégré les lieux de pouvoir et tiennent les manettes de l’Etat. Ils appliquent à la lettre le précepte de George Orwell dans 1984 : “Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé.” »

Il ajoute que, depuis quarante ans, les historiens professionnels ont utilisé cette fantastique puissance pour opérer « un travail de déconstruction » qui « n’a laissé que des ruines ». Ils ont détruit la France, interdisant même qu’on en écrive l’histoire. Ils portent ainsi une lourde responsabilité dans les nouvelles guerres civiles qui s’annoncent.

(...)

Erreurs et amalgames

Cette manière d’utiliser l’histoire repose sur nombre d’approximations et d’amalgames. Par exemple, comme les historiens de métier ont démontré qu’en 778, ce n’était pas des « Sarrasins », mais sans doute des guerriers basques, qui avaient tué Roland à Roncevaux, Zemmour s’appuie sur la légende qui a colporté ce mythe, rédigée trois siècles plus tard, pour en faire un acte de résistance d’une Europe qui « tremble solidairement avec ceux qui s’efforcent de s’émanciper de la domination islamique dans la péninsule ibérique ».

Une autre caractéristique de cette rhétorique réactionnaire consiste à utiliser des faits vrais, souvent dramatiques, mais exceptionnels, en tout cas très minoritaires, pour en rendre responsable l’ensemble d’une communauté. Le fait qu’un petit nombre d’activistes puissent mobiliser aujourd’hui l’islam pour rallier à leur cause des populations laissées à l’abandon dans les quartiers populaires est une réalité. Mais stigmatiser l’ensemble des Français musulmans en les rejetant hors de notre histoire ne peut que renforcer ces replis identitaires.

(...)

Ce n’est pas l’histoire, mais M. Zemmour qui, depuis des années, « ressert les mêmes plats », nourris des mêmes obsessions, des mêmes insultes. On peut donc se demander pourquoi ses écrits sont relayés par beaucoup de journalistes avec autant de complaisance. La première raison tient évidemment au fait qu’il est puissamment soutenu par tous ceux qui préfèrent qu’on focalise le débat public sur l’islam ou l’immigration, plutôt que de mettre en cause les privilégiés de la fortune ou de dénoncer l’aggravation des inégalités sociales.

Il faut toutefois ajouter que la prose zemmourienne est également relayée par ceux qui n’ouvrent même pas ses livres, qui ne partagent pas ses obsessions, mais qui exploitent le côté sulfureux du personnage. Dans un monde dominé par les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux, il faut faire scandale pour exister dans l’espace public car c’est ce qui génère de l’audience.

(...)

Défendre une histoire de France ignorant les Français dans leur infinie diversité, c’est aussi une façon d’invalider la possibilité même d’une histoire populaire de la France, que les historiens, dont je fais partie, s’efforcent pourtant de développer depuis longtemps dans leurs recherches. Elle n’est au service d’aucune cause, mais entend simplement comprendre comment s’est construit le peuple français, dans toute sa complexité : l’extrême diversité des apports qui se sont fondus en son sein y a sa place au même titre que les discriminations, les injustices, les luttes sociales, mais aussi les solidarités, qui ont tissé la toile dont nous avons hérité et dans laquelle nous sommes toujours pris.

Gérard Noiriel

Gérard Noiriel a notamment écrit « Une histoire populaire de la France, de la guerre de Cent Ans à nos jours » (Agone, 2018, 832 pages, 28 euros).

La tribune - passionnante - de Gérard Noiriel est à lire en cliquant ci-dessous

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