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Vivement l'Ecole!

Daniel Cohen : «Il faut lutter contre cette société algorithmée déshumanisante que l’on nous prépare»

28 Septembre 2018 , Rédigé par Liberation Publié dans #Education, #Politique, #Sociologie

EXTRAITS

L’économiste qui, dans son dernier essai, retrace les désillusions qui ont rythmé les cinquante dernières années de notre système capitaliste, appelle à l’émergence d’un discours critique sur le nouveau monde numérique.

A quoi sert-il de courir après la croissance si elle ne nous rend pas plus heureux ? Dans son dernier essai - «Il faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète», (Albin Michel) - l’économiste Daniel Cohen revisite magistralement cinquante années de bouleversements du capitalisme en Occident en s’interrogeant sur le sens du progrès dans nos sociétés postindustrielles. Nourrie d’innombrables sources d’inspiration puisées dans l’ensemble des sciences sociales, cette histoire économique et intellectuelle des espoirs et désillusions de la modernité remet en perspective l’écheveau de crises et de ruptures qui ont abouti au grand scepticisme actuel et à la vague populiste. A l’heure du basculement dans une nouvelle ère numérique pleine de promesses mais aussi de dangers, le directeur du département d’économie de l’Ecole normale supérieure et du Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap) met en garde ses contemporains sur la menace de déshumanisation ultime que fait peser le nouveau monde algorithmique sur les sociétés avancées.

(...)

En quoi la gauche, puis la droite se sont-elles chacune à leur tour fourvoyées ?

La gauche a cru qu’en se libérant du travail asservissant de la société taylorienne du métro, boulot, dodo, on allait sortir du capitalisme et basculer dans une société postmatérialiste dans laquelle on trouverait d’autres moyens bien plus intéressants d’occuper son existence. Elle n’a pas vu qu’avec la désindustrialisation qui s’amorce à partir des années 70, la question ne serait bientôt plus celle de sortir du travail mais, plus prosaïquement, d’en trouver un. Puis la droite, dans sa réaction à l’hédonisme des sixties, a porté l’idée d’un retour salvateur aux valeurs, en premier lieu celles du travail et de l’effort, résumé par l’antienne sarkozyste «travailler plus pour gagner plus». Cette restauration morale, avant d’être économique, a libéré une cupidité sans limites et a largement contribué à l’explosion des inégalités. Il ne faut pas voir ailleurs que dans ces promesses non tenues de la société postindustrielle la cause du déferlement de la vague populiste actuelle.

(...)

Pourquoi faites-vous de notre rapport inassouvi à la croissance l’élément central de toutes ces désillusions ?

Le déclic de cet ouvrage, je l’ai eu en relisant l’économiste Jean Fourastié, resté célèbre pour son expression des «Trente Glorieuses» mais qui fut surtout un des premiers à percevoir qu’avec la fin de la société industrielle et l’avènement d’une économie de services, la croissance allait inéluctablement ralentir. Dès 1948, il a décrit dans le Grand Espoir du XXe siècle le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Un monde dans lequel la matière que l’on travaille n’est plus la terre, comme aux temps de la société agraire ou les ressources naturelles que l’on transforme dans le monde industriel, mais l’homme lui-même, que l’on soigne, éduque ou divertit. C’est une société dans laquelle la valeur du bien qui est produit se mesure largement au temps que je consacre à autrui. Or, ce processus de production que la civilisation industrielle avait su massifier grâce aux machines en dégageant toujours plus de gains de productivité et donc de croissance butait jusqu’à maintenant sur la finitude de ce temps incompressible qu’il faut par exemple au coiffeur pour réaliser une coupe de cheveux.

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... après l’échec de ces utopies de gauche et de droite, on est en train de resigner ce pacte faustien entre le progrès et la croissance, en acceptant une déshumanisation contre l’amélioration de la productivité que va permettre cette «algorithmisation» des métiers du care dans la santé, l’éducation. Toute cette standardisation du monde industriel que l’on croyait obsolète revient en force dans la matrice actuelle : la répétition, l’addiction, la déshumanisation. L’IA est en train d’apporter dans l’immatériel ce que la civilisation industrielle avait fait pour la production de biens matériels.

(...)

Alors que le revenu par tête a doublé depuis 1968, le bonheur n’a jamais paru être une idée aussi démodée. Il est temps de se réarmer intellectuellement et de prendre de la distance pour penser à nouveau un futur désirable.

Christophe Alix

Daniel Cohen «Il faut dire que les temps ont changé…» Albin Michel, 270 pp., 19 €.

L'entretien est à lire dans son intégralité en cliquant ci-dessous

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