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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Carson McCullers...

29 Septembre 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Mick  joignit les mains en forme de coupe les serra fort, et souffla à  travers l’interstice entre ses pouces. Ses joues se gonflèrent et on  n’entendit d’abord que le bruit de l’air s’engouffrant dans ses poings.  Puis un sifflement aigu, perçant, retentit, et au bout de quelques  secondes Bubber surgit du coin de la maison.

Elle  secoua la sciure des cheveux de Bubber et redressa le bonnet de Ralph.  Ralph ne possédait rien de plus beau que ce bonnet. Il était en dentelle  et entièrement brodé. Le ruban du menton était bleu d’un côté et blanc  de l’autre, et de larges rosettes surmontaient les oreilles. Sa tête  était devenue trop grosse pour le bonnet et la broderie s’effilochait ;  pourtant, Mick le lui mettait toujours quand elle l’emmenait en  promenade. Ralph n’avait pas de véritable landau comme la plupart des  bébés, ni de chaussons d’été. Il fallait le trimbaler dans un vieux  chariot ringard qu’elle avait reçu pour Noël trois ans auparavant. Mais  le beau bonnet lui donnait fière allure.

La  rue était déserte : c’était dimanche, en fin de matinée, il faisait  très chaud. Le chariot grinçait et bringuebalait. Bubber ne portait pas  de chaussures, et le trottoir lui brûlait les pieds. Les ombres courtes  des chênes verts donnaient une fausse impression de fraîcheur.

« Monte dans le chariot, dit-elle à Bubber. Et prends Ralph sur tes genoux. – Je peux très bien marcher. »

Le  long été donnait toujours la colique à Bubber. Il était sans chemise,  et on voyait ses côtes blêmes et saillantes. Le soleil, au lieu de le  bronzer, le rendait pâle, et ses petits tétons se détachaient sur son  torse comme des raisins secs bleutés.

« Ça ne me dérange pas de te tirer, insista Mick. Monte. – D’accord. »

Mick,  nullement pressée de rentrer, traînait lentement le chariot. Elle se  mit à parler aux gosses. En fait, c’était à elle-même plutôt qu’aux  enfants qu’elle s’adressait.

«  C’est curieux, les rêves que j’ai faits ces temps-ci. On dirait que je  nage. Mais c’est pas dans l’eau que je nage, je pousse les bras, à  travers des grandes foules de gens. La foule est cent fois plus  nombreuse que chez Kresses la samedi après-midi. C’est la plus énorme du  monde. Et quelquefois je hurle et je nage au travers, en bousculant les  gens sur mon passage – et d’autres fois je suis par terre et on me  piétine et mes intestins se répandent sur le trottoir. Ça ressemble  davantage à un cauchemar qu’à un rêve ordinaire… »

Le  dimanche, la maison était pleine de monde parce que les pensionnaires  avaient des visites. On froissait des journaux, et il y avait de la  fumée de cigare, et des bruits de pas dans l’escalier.

«  Certains trucs, on veut simplement les garder pour soi. Pas parce  qu’ils sont pas bien, seulement parce qu’on veut que ça reste secret. Il  y a deux ou trois choses que je ne voudrais pas que vous sachiez, même  vous. »

Bubber  sortit quand ils arrivèrent au coin pour l’aider à descendre le chariot  sur la chaussée et à le hisser sur le trottoir suivant.

«  Il y a une chose pour laquelle je donnerais n’importe quoi. Un piano.  Si on avait un piano, je m’exercerais chaque soir et j’apprendrais tous  les morceaux du monde. Y a rien que je désire plus. »

Carson McCullers - Le coeur est un chasseur solitaire

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