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Vivement l'Ecole!

Education - Les vrais débats sur l'école et ses enjeux enfin posés! La Riposte/Philippe Meirieu - Extraits

29 Août 2018 , Rédigé par P Meirieu - L'Obs Publié dans #Education, #Politique, #Pédagogie

Education - Les vrais  débats sur l'école et ses enjeux enfin posés! La Riposte/Philippe Meirieu - Extraits

Ces pédagogues qui ont trop  souvent bon dos

"J'aurais aimé pouvoir écrire, en toute sérénité, un ouvrage capable d'éclaircir quelques-uns des malentendus qui traînent sur l'Ecole et la pédagogie. Mais, de toute évidence, la sérénité, sur ces questions, n'est pas à l'ordre du jour. Car, si je ne fais pas partie des "déclinistes" qui, tout en jouissant des privilèges de l'époque, regrettent un passé largement mythifié et auquel, pourtant, personne ne voudrait revenir, je n'en suis pas moins révolté, et cela depuis longtemps, par le creusement d'une fracture scolaire qui détruit en profondeur le lien social… Je ne suis pas, non plus, l'un de ces "technophobes" systématiques qui imaginent que, sans écran ni numérique, le monde en serait encore à l'âge d'or. Mais je m'inquiète néanmoins de la totémisation de technologies dont l'usage incontrôlé nous enferme dans l'immédiateté, paralyse la pensée et prépare l'avènement de ce que Gilles Deleuze nommait, dès 1990, les "sociétés de contrôle"… Je ne suis pas plus de ceux qui excommunient systématiquement toute forme d'expression culturelle nouvelle au prétexte qu'elle n'entre pas dans les canons académiques traditionnels. Mais je n'en suis pas moins convaincu de la nécessité de donner aux élèves des repères historiques précis, de leur permettre de rencontrer les "grandes œuvres" et de les amener à un usage riche et rigoureux de la langue orale comme de la langue écrite.

On me décrit, ici ou là, comme ayant eu une influence déterminante sur l'évolution du système scolaire depuis plusieurs dizaines d'années : c'est me faire beaucoup d'honneur et témoigner de beaucoup d'ignorance.

Certes, j'ai occupé, à plusieurs reprises, des responsabilités dans l'institution scolaire. J'ai été amené, comme d'autres, à faire des propositions de réforme. Mais, à l'exception, peut-être, des Travaux personnels encadrés au lycée – mis en œuvre en 1999 puis réduits à la portion congrue par Luc Ferry au moment où, précisément, ils commençaient à être pris au sérieux par les professeurs et les élèves –, aucune des propositions auxquelles j'ai travaillé n'a été étudiée sérieusement ni reprise par le ministère de l'Education nationale. […]

C'est pourquoi imputer aujourd'hui les difficultés de l'Ecole au règne des "gourous des sciences de l'éducation" est une imposture. Si tant est qu'il ait pu exister des "gourous" dans ce domaine – moins influents tout de même que dans ceux de la philosophie, des médias ou du développement personnel ! –, ils n'ont jamais été en situation de mettre l'Education nationale en coupe réglée ni de dicter leurs décisions à des ministres : consultés quelquefois pour rédiger des "rapports", ils ont vu, bien souvent, leurs propositions se perdre dans les sables, victimes de la coalition de l'immobilisme institutionnel, des corporatismes professionnels et des tergiversations politiques. Et quand, miraculeusement, certaines de leurs suggestions ont été retenues, les alternances ministérielles ont vite fait de les réduire à la portion congrue, voire de les abolir allègrement."

(...)

Blanquer, pragmatique ou populiste ?

"Une chose est de décider en cherchant à prendre en compte, dans le même acte, plusieurs exigences – et le pédagogue s'efforce en permanence à cela –, c'en est une autre de juxtaposer des décisions qui satisfont, chacune, des exigences différentes afin de satisfaire "à la fois" – bien plus qu'"en même temps" – des sensibilités, des demandes ou des électorats différents, voire complètement divergents. Avec bien sûr, à la clé, la satisfaction d'une popularité assurée – quoique assise sur des malentendus profonds –, mais aussi une institution incapable de fournir des perspectives claires à ses acteurs et une éducation cohérente à ses élèves.

En réalité, nous préférons des réponses contradictoires à des aspirations hétérogènes plutôt que de véritables propositions élaborées permettant de "sortir par le haut" de la contradiction.

Ainsi, des parents d'élèves de primaire peuvent-ils simultanément applaudir au "rétablissement" de la dictée quotidienne et plébisciter la semaine de quatre jours qui, aboutit, de fait, à en diminuer le nombre !

Et cette incohérence n'est rien au regard de celle d'un ministre qui dit s'appuyer sur "les résultats des recherches scientifiques" et ouvre massivement les vannes à la même semaine de quatre jours que, précisément, l'immense majorité des scientifiques s'accorde à juger néfaste pour la qualité du travail de l'enfant. Que dire, encore, de l'utilisation de "mots miracles" qui rassurent l'opinion au moindre coût ? "Une dictée par jour"… Pourquoi pas ! Mais de quelle dictée parle-t-on? De la dictée traditionnelle qui ne fait que vérifier la maîtrise de l'orthographe sans guère en permettre l'apprentissage ? D'une dictée préparée ? Avec une grille précise et sur des objectifs spécifiques ? Et s'agit-il de la même dictée pour tous ? Certains élèves pourront-ils dicter à d'autres ? En corriger d'autres ? Ou bien même, fera-t-on une dictée coopérative où la classe tout entière discutera des solutions aux difficultés rencontrées ? Etc. On voit bien que la réponse à ces questions est bien plus importante que l'affirmation péremptoire de la mise en place d'un rituel censé rassurer les parents inquiets."

Des écoles autonomes mais pas indépendantes

"Tentons d'entrouvir une porte. Imaginons que l'on travaille ensemble à construire pour notre pays une Ecole qui soit véritablement jacobine dans ses finalités et radicalement girondine dans ses modalités. A l'inverse exactement de ce qui se passe aujourd'hui où l'Etat est jacobin sur les modalités – l'organisation scolaire, les horaires et même les méthodes – dont il vérifie la minutieuse exécution par un contrôle technocratique, en étant totalement girondin sur les finalités, laissant les établissements, au sein même de l'enseignement public, choisir celles qui conviennent le mieux à leur clientèle : formation de tous ou sélection des élites, concurrence ou coopération, bachotage mécanique ou recherche documentaire, etc.

Prenons donc parti résolument pour l'autonomie des établissements, mais sans la confondre avec l'indépendance. Exigeons une "autonomie démocratique" et refusons l'"autonomie libérale".

Revendiquons des établissements autonomes, mais dans un "service public" qui reste une véritable institution d'Etat. Comment ? Les responsables nationaux, sous le contrôle du Parlement, doivent fixer un ensemble de finalités qui s'imposent à tous les établissements et constituent autant de "chapitres obligés" de leur projet.

Il s'agirait, par exemple, de la politique d'orientation, de l'accueil, de l'information et de l'implication des familles, du développement de la recherche documentaire et d'un usage critique du numérique, des propositions en matière d'éducation artistique et culturelle, de la formation des délégués d'élèves, etc.

Une fois ces finalités définies, il reviendrait à chaque établissement de travailler pour élaborer les modalités qui, dans un contexte donné, en fonction des contraintes et ressources locales, pourraient permettre de les incarner au sein des enseignements et de la vie scolaire. À partir de là, on pourrait permettre aux établissements de travailler de manière autonome – au sens propre du terme –, c'est-à-dire en leur donnant les moyens dont ils ont réellement besoin. Et, pour cela, il y a bien une méthode possible : proportionner la dotation des établissements publics et privés sous contrat – en budget consolidé, c'est-à-dire salaires compris – aux difficultés sociales des élèves qui y sont scolarisés. Le mouvement vers la mixité sociale, si difficile à mettre en œuvre aujourd'hui, devrait alors pouvoir s'engager de manière plus systématique, quitte à bousculer un peu le confort financier des établissements prestigieux qui, ne scolarisant que des élèves favorisés, verraient leur dotation baisser."

(...)

Sortir des faux débats

"J'assume mon discours. Je le crois même important en ces temps où les débats se fixent alternativement sur des questions idéologiques sans véritable contenu ou des questions techniques sans réflexion sur les enjeux. D'un côté, on rabâche que "l'autorité doit être rétablie dans le système scolaire !", alors qu'aucun enseignant n'en récuse la nécessité, que toutes et tous voudraient bien pouvoir l'exercer et que chacune et chacun se demandent plutôt comment y parvenir. D'un autre côté, on s'empoigne sur le contrôle continu au baccalauréat… sans s'interroger sur la nature des épreuves qui le constitueront et la conception de l'exigence intellectuelle qui les sous-tendra.

On passe ainsi de polémiques artificielles en querelles superficielles, esquivant les interrogations fondatrices sur le sens de l'éducation qu'on veut donner à nos enfants et le monde à venir.

Étrange situation : nous ressemblons à des marins qui dissertent sur les qualités du capitaine et se disputent sur les avantages réciproques de la voile et de la vapeur sans jamais consulter une boussole ni s'interroger sur leur destination.

C'est dire à quel point le débat démocratique sur l'éducation et l'Ecole est en déshérence. On répète à satiété que l'on veut "la réussite de tous", mais sans définir clairement celle-ci, ni même esquisser le type d'homme et de société que l'on veut promouvoir. On affirme qu'il faut que nos enfants sachent lire, écrire, compter, s'exprimer, connaissent notre histoire et comprennent le monde, mais sans jamais dire pourquoi ni, surtout, pour quoi. On invoque sans cesse l'efficacité de l'école, mais on la réduit systématiquement à une somme d'objectifs individuels mesurables, sans prendre en compte l'importance de la fréquentation d'une institution qui n'est pas seulement destinée à "apprendre", mais aussi à "apprendre ensemble".

On veut former des citoyens lucides, capables de vivre au quotidien les valeurs de la République – liberté, égalité, fraternité, laïcité –, mais sans jamais en tirer les conséquences sur l'organisation des établissements et des enseignements, les regroupements d'élèves et les méthodes pédagogiques… On perd ainsi toute chance d'avoir de vrais débats autour de principes structurants, et a fortiori d'esquisser des visions d'avenir susceptibles d'être de véritables "attracteurs", permettant aux parents de dépasser ce qu'ils perçoivent comme l'intérêt immédiat de leurs propres enfants."

Extraits de "la Riposte, pour en finir avec les miroirs aux alouettes", de Philippe Meirieu, éditions Autrement.

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