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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Jean Jaurès... "L'affirmation souveraine de l'esprit"....

31 Juillet 2018 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature, #Politique

Mais pourquoi ceux qu’on appelle les croyants, ceux qui proposent à l’homme des fins mystérieuses et transcendantes, une fervente et éternelle vie dans la vérité et dans la lumière, pourquoi refuseraient-ils d’accepter jusque dans son fond cette civilisation moderne, qui est, par le droit proclamé de la personne hu­maine et par la foi en la science l’affirmation souveraine de l’esprit ?

Quelque divine que soit pour le croyant la religion qu’il professe, c’est dans une société naturelle et humaine qu’elle évolue. Cette force mystique ne sera qu’une force abstraite et vaine sans prix et sans vertu si elle n’est pas en communication avec la réalité sociale, et ses espérances les plus hautaines se dessècheront si elles ne plongent point par leurs racines dans cette réalité, si elles n’appellent point à elles toutes les sèves de la vie.

Quand le Christianisme s’est insinué, d’abord, et installé ensuite, dans le monde antique, certes, il s’élevait avec passion contre le polythéisme païen et contre la fureur énorme des appétits débridés. Mais, quelque impérieux que fut son dogme, il ne pouvait répudier toute la vie de la pensée antique : il était obligé de compter avec les philosophes et les systèmes, avec tout l’effort de sagesse et de raison, avec toute l’audace intelligente de l’hellénisme ; et, consciemment ou inconsciemment, il incorporait à sa doctrine la substance même de la libre-pensée des Grecs. Il ne recrutait point ses adeptes par artifice, en les isolant, en les cloîtrant dans une discipline confessionnelle, il les prenait en pleine vie, en pleine pensée, en pleine nature, et il les captait non par je ne sais quelle éducation automatique et exclusive, mais par une prodigieuse ivresse d’espoir qui transfigurait sans les abolir les énergies de leur âme inquiète.
Et plus tard, au XVIe siècle, quand les réformateurs chrétiens prétendirent régénérer le christianisme et briser, comme ils disaient, l’idolâtrie de l’Église, qui avait substitué l’adoration d’une hiérarchie humaine à l’adoration du Christ, est-ce qu’ils répudiaient l’esprit de science et de raison qui se manifestait alors dans la Renaissance ?

De la Réforme à la Renaissance, il y a, certes, bien des antagonismes et des contradictions. Les sévères réformateurs reprochaient aux humanismes, aux libres et flottants esprits de la Renaissance leur demi-scepticisme et une sorte de frivolité. Ils leur faisaient grief d’abord de ne lutter contre le papisme que par des ironies et des critiques légères et de n’avoir point le courage de rompre révolutionnairement avec une institution ecclésiastique viciée que n’amenderaient point les railleries les plus aiguës. Ils leur faisaient grief ensuite de si bien se délecter et s’attarder à la beauté retrouvée des lettres antiques qu’ils retournaient presque au naturalisme païen et qu’ils s’éblouissaient en curieux et en artistes d’une lumière qui aurait dû servir surtout, suivant la Réforme, au renouvellement de la vie religieuse et à l’épuration de la croyance chrétienne. Mais, malgré tout, malgré ces réserves et ces dissentiments, c’est l’esprit de la Renaissance que respiraient les Réfor­mateurs, c’étaient des humanistes, c’étaient des hellénistes qui se passionnaient pour la Réforme. Il leur semblait que pendant les siècles du Moyen Âge une même barbarie, faite d’ignorance et de superstitions, avait obscurci la beauté du génie antique et la vérité de la religion chrétienne. Ils voulaient, en toutes choses divines et humaines, se débarrasser d’intermédiaires ignorants ou sordides, nettoyer de la rouille scolastique et ecclésiastique les effigies du génie humain et de la charité divine ; répudier pour tous les livres, pour les livres de l’homme et pour les livres de Dieu, les commentaires frauduleux ou ignares ; retourner tout droit aux textes d’Homère, de Platon, de Virgile, comme aux textes de la Bible et de l’Évangile, et retrouver le chemin de toutes les sources, les sources sacrées de la beauté ancienne, les sources divines de l’espérance nouvelle qui confondaient leur double vertu dans l’unité vivante de l’esprit renouvelé.

Qu’est-ce à dire ? C’est que, jusqu’ici, ni dans les premiers siècles, ni au XVIe, ni dans la crise des origines, ni dans la crise de la Réforme, le Christia­nisme, quelque transcendante que fût son affirmation, quelque puissance d’anathème que révélât sa doctrine contre la nature et la raison, n’a pu couper ses communications avec la vie ni se refuser au mouvement des sèves au libre et profond travail de l’esprit.

Mais maintenant, par le grand effort qui va de la Réforme à la Révolution, l’homme a fait deux conquêtes décisives : il a reconnu et affirmé le droit de la personne humaine indépendant de toute croyance, supérieur à toute formule, et il a organisé la science méthodique, expérimentale et inductive qui, tous les jours, étend ses prises sur l’univers.

Oui, le droit de la personne humaine à choisir et à affirmer librement sa croyance quelle qu’elle soit, l’autonomie inviolable de la conscience et de l’esprit, et, en même temps, la puissance de la science organisée qui, par l’hypothèse vérifiée, vérifiable, par l’observation, l’expérimentation et le calcul, interroge la nature et nous transmet ses réponses sans les mutiler ou les déformer à la convenance d’une autorité, d’un dogme ou d’un livre ; voilà les deux nouveautés décisives qui résument toute la Révolution ; voilà les deux principes essentiels ; voilà les deux forces du monde moderne.

Ces principes sont si bien aujourd’hui la condition même, le fond et le ressort de la vie, qu’il n’y a pas une seule croyance qui puisse survivre si elle ne s’y accommode ou si même elle ne s’en inspire.

Jean Jaurès -  L’Humanité, 2 août1904

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