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Vivement l'Ecole!

Le discours gouvernemental sur la "crise " de l'université? Des effets néfastes!...

1 Avril 2018 , Rédigé par PCF Publié dans #Education, #Politique, #Université

Le discours gouvernemental sur la "crise " de l'université? Des effets néfastes!...
A Propos de l’ouvrage "L’université n’est pas en crise" éd. du croquant
 
Ce que nous analysons dans un ouvrage paru récemment (1), c’est le discours qui désigne par « crise de l’université » (2) le constat supposé de l’inefficacité et du déclin de cette institution, qui ne cesserait de pousser son dernier soupir. ce discours, nous en avons des traces dans les débats médiatiques, politiques et académiques depuis les années 1950. Indépendant des évolutions et des transformations de l’université, il remobilise les mêmes termes et les mêmes raisonnements.
 
Quelle que soit la situation objective observée, ce discours en arrive à la même conclusion, celle du déclin et du dysfonctionnement patent. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est tantôt la montée des effectifs universitaires qui est considérée comme cause et/ou preuve de la crise, tantôt c’est leur étiage alarmant.
 
Trois remèdes pour trois maux
 
Qu’il s’agisse donc des discussions parlementaires qui ont accompagné les réformes successives de l’université et de l’enseignement supérieur depuis le milieu du XXe siècle, des prises de position de certains universitaires eux-mêmes ou des commentaires journalistiques, c’est – à quelques exceptions près – le même air de désolation qui souligne, à chaque époque, trois fléaux récurrents. Le premier symptôme relevé est l’immense « gâchis humain » que constitue « l’abandon » dans les premiers cycles et l’ « hypocrisie de la sélection par l’échec ». Joseph Fontanet décrit ainsi dès 1973 les « trop nombreux étudiants — plus de 50 % — qui abandonnent les études supérieures sans diplômes ni qualification » (3).
 
Second vice de forme de l’université : la faiblesse, voire l’absence, de débouchés professionnels pour ses diplômés (à l’exception des diplômés de médecine) et l’inadéquation de ses formations avec le marché du travail. Geneviève Fioraso affirmait récemment que : « dès la seconde, les jeunes doivent savoir que des filières, comme l’histoire, la sociologie ou la psychologie, connaissent des difficultés d’insertion. Ils doivent être prévenus. » (4). alfred Westphal, députée udr en 1968, tenait déjà un discours quasi identique : « on pourrait et on devrait éviter la menace de chômage qui pèse sur les diplômés en sociologie, ainsi que sur les diplômés des facultés de droit et de sciences, par exemple. cette menace explique la présence de ces étudiants au milieu des révolutionnaires de mai » (5).
 
Enfin, dans un troisième constat tout aussi récurrent, l’université, seule « filière ouverte », est considérée par le plus grand nombre comme accueillant (mécaniquement) les rebuts des filières sélectives. andré Lardeux, sénateur UMP, souligne plus récemment : « La sélection est aussi de droit dans les IuT (6), dans les sTs (7), pour les études médicales et paramédicales, sans compter un certain nombre de formations extrêmement spécialisées et de plus en plus nombreuses. en revanche, dès qu’il s’agit du tout-venant de nos universités, c’est le refus intégral, contraire à l’intérêt des étudiants et au bon fonctionnement universitaire. » (8) Le discours de la baisse du niveau est déjà présent en 1973, lorsque Jacques cressard s’exprime ainsi à l’assemblée nationale : « c’est une faute à l’égard de notre jeunesse, c’est une erreur à l’égard de la nation qui s’impose un important effort budgétaire, de laisser des garçons et des filles encombrer des facultés pendant plusieurs années alors qu’ils se révèlent incapables de mériter les diplômes sanctionnant leurs études. on aboutit ainsi à former des déclassés, des aigris, alors que le pays a besoin d’hommes responsables capables de jouer leur rôle dans la vie économique et sociale. » (9) selon ce troisième maux, l’université accueillerait majoritairement des étudiants « par défaut » (dans les deux sens du terme : qui n’ont pas été admis ailleurs et qui sont médiocres), à défaut, donc, de pouvoir les sélectionner.
 
Autre régularité des discours sur l’université : aux mêmes maux les mêmes remèdes. Face aux trois défaillances de l’université citées plus haut, ce sont trois solutions qui sont constamment prescrites : propédeutisation, professionnalisation et orientation active/sélection, et qui nourrissent pleinement les différentes réformes qui l’ont affectée.
 
Bref, de la fin des années 1940 à aujourd’hui, l’état de l’université semble avoir suscité un discours constant. mais, si l’université a toujours été en crise, c’est peut-être que finalement elle ne l’a jamais vraiment été. en effet, ce diagnostic, permanent et partagé, largement sédimenté et cristallisé dans les représentations communes de l’université, est en large partie erroné. un diagnostic erroné sans entrer dans le détail ni dans les résultats de nos enquêtes empiriques et de l’exploitation des données statistiques du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, il apparaît en effet que les taux d’abandons à l’université doivent être analysés à l’aune de ce qui se passe dans d’autres filières de l’enseignement supérieur. ainsi, pour les classes préparatoires scientifiques, on observe un taux d’abandon en première année égal à celui de la première année de licence (environ 25 %) ; pire, en classe préparatoire littéraire, le taux d’abandon est presque deux fois supérieur à celui de la licence et en fin de deuxième année seul un étudiant sur cinq aura finalement obtenu un concours, les autres se seront réorientés, notamment, vers l’université. Quant aux « écoles et autres formations » (catégorie statistique qui regroupe tout à la fois les grandes, moyennes et petites écoles ainsi que les « grands établissements »), le taux d’abandon en première année surpasse bien souvent celui des universités, atteignant 33 % en moyenne, par exemple, en 2003.
 
Un deuxième écueil de l’université serait le taux de chômage alarmant de ses diplômés. mais là encore, la frontière entre les diplômes les plus protecteurs et ceux qui, relativement aux autres, le sont un peu moins, ne respectent pas la division entre université et (grandes ou moyennes) écoles, filières sélectives ou non, professionnelles ou non. certains masters universitaires obtiennent, en effet, des résultats comparables sinon meilleurs que nombre d’écoles (y compris écoles « supérieures » ou grandes écoles). certaines filières non professionnelles protègent bien mieux leurs diplômés que des formations pourtant considérées comme « prêtes à l’emploi » et généralement organisées en étroite collaboration avec les groupes professionnels concernés. Par ailleurs, si on observe que le niveau de diplôme tend globalement à réduire le risque du chômage, on observe aussi que l’efficacité ou l’intensité de cette réduction varie selon le type de secteur professionnel et le type d’emploi auquel prépare chaque diplôme, ce qui rappelle avec force un point essentiel de la question de l’insertion des jeunes diplômés : bien avant le diplôme, c’est la situation du marché du travail, ou de tel ou tel de ses secteurs, qui est la cause structurelle du risque de chômage.
enfin, et malgré les avertissements nombreux dont ils sont la cible, les bacheliers continuent de s’inscrire à l’université.
 
Pour autant, il est fréquent que l’on réduise les orientations universitaires à des causes négatives. orientation par défaut ou subie pour n’avoir été admis dans aucune formation sélective. orientation de seconde main faute de n’avoir validé sa première année dans une autre filière du supérieur. orientation moratoire en vue de repousser à plus tard l’heure des choix, d’éviter encore un temps le risque du chômage ou de l’usine, ou encore avant d’intégrer l’école ou la filière véritablement désirée. cette lecture consiste à déduire paresseusement des intitulés des formations les pratiques des étudiants en opposant au choix dérouté de l’université, le choix électif des filières de l’élite (cPGe et Grandes écoles) ou encore le choix orienté et réfléchi des filières professionnelles (sTs, IuT, écoles spécialisées). entrer en classe préparatoire Hec, dans une école de commerce ou en sTs management des unités commerciales ne nécessite pas de justification. du fait même de leurs intitulés évocateurs, toute orientation vers ces formations apparaît comme un projet sensé.
 
Pourtant, le jeu des mots et des intitulés ne recouvre pas le jeu des pratiques. Pour ne prendre que l’exemple d’une des enquêtes nationales les plus récentes sur la question l’enquête 2013 sur les conditions de vie des étudiants de l’oVe (10), on note que plus de trois étudiants sur quatre (78%) déclarent être entrés dans la filière de leur premier choix. Le taux d’inscription « par défaut » est de 22 % pour l’université (avec 11 % en santé, et un taux lui aussi plutôt meilleur qu’ailleurs en sHs et en Lettres de 22%) contre 29 % en IuT, 29 % pour les écoles de management et, plus encore, 33 % en sTs. et l’on constate la même inversion concernant les « projets professionnels » puisque les étudiants de l’université ont en moyenne des projets plus clairs et plus précis que les étudiants en sTs ou en IuT (11).
 
Les effets performatifs du discours de la crise
 
À l’aune des analyses empiriques, il apparait que les réformes bien réelles qui se fondent sur ces symptômes reconnus, sont en parfait décalage avec la situation universitaire passée mais aussi actuelle. mais l’idéologie du déclin de l’institution universitaire, aussi infondée soit-elle, n’est pas sans effet. elle alimente et justifie l’abandon financier de l’etat, confrontant nombre d’universités à des difficultés budgétaires. La spécificité de ces difficultés et leur croissance sont inséparables de la désormais célèbre loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite loi Lru ou encore loi Pécresse ; loi que le gouvernement actuel ne fait que prolonger, voire selon certains commentateurs, renforcer. cela nous paraît indéniable.
 
Mais que cette loi ou, tout du moins, qu’une réforme de ce type ait été rendu nécessaire par la situation catastrophique de l’université, qu’il fallait comme l’a dit et répété Valérie Pécresse (et aujourd’hui Fioraso), sauver l’université d’elle-même, parce qu’elle était devenue totalement incapable de se rendre attractive auprès de bacheliers puis d’étudiants qui feraient tout pour l’éviter, parce qu’elle serait aujourd’hui envahie par des hordes d’étudiants mal formés et mal informés, parce qu’elle réunirait en son sein des enseignants et des enseignants-chercheurs sans motivation ni ambition, parce que, de fait, elle associerait des taux d’abandon ou d’échec incomparablement plus élevés qu’ailleurs et des taux d’insertions incomparablement plus faibles, et bien cela nous le contestons.
 
Cela est un discours, peut être aussi ancien que l’université elle-même, et qui alimente, justifie, conforte, génération après génération, les réformes successives dont elle fait l’objet. Il ne s’agit donc pas seulement de dire que ce discours, le discours de la crise, ou mieux (osons le mot) de la dégénérescence de l’université, est contreproductif. Il s’agit de dire qu’il est faux. Il s’agit de dire que l’université sait faire beaucoup de choses et qu’elle le fait bien, que beaucoup de bacheliers le savent et qu’ils s’y retrouvent, et que ce discours, faux mais auquel on se laisse parfois prendre, qui dénie cette réalité et disqualifie l’université, a une fonction : celle de maintenir la légitimité des moyennes et grandes écoles contre l’université, contre cette institution qui, si on le disait trop et trop fort, pourrait bien, à termes, faire un peu trop d’ombre à une partie de nos élites.
 
Romuald Bodin
Université de Poitiers (laboratoire Gresco et laboratoire PrIntemps)
 
Sophie Orange
Université de nantes (laboratoire cens)
 
1. éditions du croquant, Bellecombe-en-Bauges, septembre 2013.
2. christian Baudelot, roger Benoliel, Hubert cukrowicz et roger establet remettait déjà en cause ce topos de la « crise », dans Les étudiants, l'emploi, la crise, Paris,
maspero, 1981.
3. Joseph Fontanet, ministre de l’éducation nationale, assemblée nationale, 5 juin 1973.
4. Le Figaro.fr, 20 mars 2013.
5. assemblée nationale, 4 octobre 1968.
6. Instituts universitaires de Technologie.
7. sections de tecèhnicien supérieur.
8. sénat, 11 juillet 2007.
9. député udr, assemblée nationale, 5 juin 1973.
10. Guide repère 2013 de l’enquête condition de vie des étudiants, oVe 2013, p.
11. romuald Bodin, sophie orange, L’université n’est pas en crise, chapitre 2.
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