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Vivement l'Ecole!

A quoi sert la jupe?... (+ commentaire)

26 Février 2018 , Rédigé par Télérama - Et autres sources Publié dans #Education

A quoi sert la jupe?... (+ commentaire)

TELERAMA : A quoi sert la jupe?

PIERRE BOURDIEU : C'est très difficile de se comporter correctement quand on a une jupe. Si vous êtes un homme, imaginez-vous en jupe, plutôt courte, et essayez donc de vous accroupir, de ramasser un objet tombé par terre sans bouger de votre chaise ni écarter les jambes... La jupe, c'est un corset invisible, qui impose une tenue et une retenue, une manière de s'asseoir, de marcher. Elle a finalement la même fonction que la soutane. Revêtir une soutane, cela change vraiment la vie, et pas seulement parce que vous devenez prêtre au regard des autres. Votre statut vous est rappelé en permanence par ce bout de tissu qui vous entrave les jambes, de surcroît une entrave d'allure féminine. Vous ne pouvez pas courir ! Je vois encore les curés de mon enfance qui relevaient leurs jupes pour jouer à la pelote basque.

La jupe, c'est une sorte de pense-bête. La plupart des injonctions culturelles sont ainsi destinées à rappeler le système d'opposition (masculin/féminin, droite/gauche, haut/bas, dur/mou...) qui fonde l'ordre social. Des oppositions arbitraires qui finissent par se passer de justification et être enregistrées comme des différences de nature. Par exemple, avec " tiens ton couteau dans la main droite ", se transmet toute la morale de la virilité, où, dans l'opposition entre la droite et la gauche, la droite est " naturellement " le côté de la virtus comme vertu de l'homme (vir)

TRA : La jupe, c'est aussi un cache-sexe?

P.B. : Oui, mais c'est secondaire. Le contrôle est beaucoup plus profond et plus subtil. La jupe, ça montre plus qu'un pantalon et c'est difficile à porter justement parce que cela risque de montrer. Voilà toute la contradiction de l'attente sociale envers les femmes : elles doivent être séduisantes et retenues, visibles et invisibles (ou, dans un autre registre, efficaces et discrètes). On a déjà beaucoup glosé sur ce sujet, sur les jeux de la séduction, de l'érotisme, toute l'ambiguïté du montré-caché. La jupe incarne très bien cela. Un short, c'est beaucoup plus simple: ça cache ce que ça cache et ça montre ce que ça montre. La jupe risque toujours de montrer plus que ce qu'elle montre. Il fut un temps où il suffisait d'une cheville entr'aperçue!...

TRA : Vous évoquez : une femme disant: " Ma mère ne m'a jamais dit de ne pas me tenir les jambes écartées " et pourtant, elle savait bien que ce n'est pas convenable " pour une fille "... Comment se reproduisent les dispositions corporelles ?

P.B. : Les injonctions en matière de bonne conduite sont particulièrement puissantes parce qu'elles s'adressent d'abord au corps et qu'elles ne passent pas nécessairement par le langage et par la conscience. Les femmes savent sans le savoir que, en adoptant telle ou telle tenue, tel ou tel vêtement, elles s'exposent à être perçues de telle ou telle façon. Le gros problème des rapports entre les sexes aujourd'hui, c'est qu'il y a des contresens, de la part des hommes en particulier, sur ce que veut dire le vêtement des femmes. Beaucoup d'études consacrées aux affaires de viol ont montré que les hommes voient comme des provocations des attitudes qui sont en fait en conformité avec une mode vestimentaire. Très souvent, les femmes elles-mêmes condamnent les femmes violées au prétexte qu'" elles l'ont bien cherché ". Ajoutez ensuite le rapport à la justice, le regard des policiers, puis des juges, qui sont très souvent des hommes... On comprend que les femmes hésitent à déposer une plainte pour viol ou harcèlement sexuel...

TRA : Etre femme, c'est être perçue, et c' est alors le regard de I'homme qui fait la femme?

P.B. : Tout le monde est soumis aux regards. Mais avec plus ou moins d'intensité selon les positions sociales et surtout selon les sexes. Une femme, en effet, est davantage exposée à exister par le regard des autres. C'est pourquoi la crise d'adolescence, qui concerne justement l'image de soi donnée aux autres, est souvent plus aiguë chez les filles. Ce que l'on décrit comme coquetterie féminine (l'adjectif va de soi !), c'est la manière de se comporter lorsque l'on est toujours en danger d'être perçu.

Je pense à de très beaux travaux d'une féministe américaine sur les transformations du rapport au corps qu'entraîne la pratique sportive et en particulier la gymnastique. Les femmes sportives se découvrent un autre corps, un corps pour être bien, pour bouger, et non plus pour le regard des autres et, d'abord, des hommes. Mais, dans la mesure où elles s'affranchissent du regard, elles s'exposent à être vues comme masculines. C'est le cas aussi des femmes intellectuelles à qui on reproche de ne pas être assez féminines. Le mouvement féministe a un peu transformé cet état de fait - pas vraiment en France la pub française traite très mal les femmes ! Si j'étais une femme, je casserais ma télévision ! - en revendiquant le natural look qui, comme le black is beautiful, consiste à renverser l'image dominante. Ce qui est évidemment perçu comme une agression et suscite des sarcasmes du genre " les féministes sont moches, elles sont toutes grosses"…

TRA : Il faut croire alors que, sur des points aussi essentiels que le rapport des femmes à leur corps, le mouvement féministe n'a guère réussi.

P.B. : Parce qu'on n'a pas poussé assez loin l'analyse. On ne mesure pas l'ascèse et les disciplines qu'impose aux femmes cette vision masculine du monde, dans laquelle nous baignons tous et que les critiques générales du " patriarcat " ne suffisent pas à remettre en cause. J'ai montré dans La Distinction que les femmes de la petite bourgeoisie, surtout lorsqu'elles appartiennent aux professions de " représentation ", investissent beaucoup, de temps mais aussi d'argent, dans les soins du corps. Et les études montrent que, de manière générale, les femmes sont très peu satisfaites de leur corps. Quand on leur demande quelles parties elles aiment le moins, c'est toujours celles qu'elles trouvent trop " grandes" ou trop " grosses " ; les hommes étant au contraire insatisfaits des parties de leur corps qu'ils jugent trop " petites ". Parce qu'il va de soi pour tout le monde que le masculin est grand et fort et le féminin petit et fin. Ajoutez les canons, toujours plus stricts, de la mode et de la diététique, et l'on comprend comment, pour les femmes, le miroir et la balance ont pris la place de l'autel et du prie-dieu.

On pourra lire aussi:

Ou pourra se dispenser de lire ou relire le stupide et navrant articulet de Jean-Paul Brighelli, tout troublé par - je cite - "la ligne visible du soutif" de Najat Vallaud-Belkacem.

Ceci pour démontrer que le sexisme n'est, lui, ni de droite ni de gauche et cible tous les "courants".

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/jean-paul-brighelli/brighelli-najat-vallaud-belkacem-les-dessous-chics-de-la-reforme-du-college-06-11-2015-1979885_1886.php

La Ministre de l'Education Nationale y avait répondu en quatre phrases:

"D'abord, je voudrais remercier tous ceux qui se sont exprimés en soutien pour dénoncer ces propos. Ensuite, je vous invite à ne pas vous encombrer l'esprit avec ce monsieur qui ne le mérite pas. Moi, je ne m'encombre pas l'esprit avec quelqu'un qui, comme lui, se croit autorisé à donner des leçons sur l'école et commence par la qualifier de 'fabrique du crétin', c'est vous dire la finesse légendaire du personnage [Jean-Paul Brighelli]. Il ne m'intéresse pas et je vais beaucoup mieux depuis que je l'ai fait disparaître de mon champ de vision". 

Enfin, pour en finir avec l' "affaire" Aurore Bergé, députée submergée par un tsunami d'attaques sexistes et de propos orduriers - hélas prévisibles tant les réseaux dits "sociaux" facilitent ce type de débordements -  faisant suite à son passage dans l'émission de Thierry Ardisson, je voudrais dire ceci:

madame Bergé se réserve le droit de porter plainte contre les injures publiques. Pourquoi pas même si elle va devoir s'armer de patience tant le nombre d' "insulteurs" fut et reste important.

Judiciariser ne me semble pas être la solution. Y en a-t-il seulement une tant le sexisme semble hélas ancré dans bien des esprits?

L'éducation, en revanche, doit pouvoir combattre les travers de ce sexisme et leurs conséquences. Ce qu'elle fait par le biais des enseignants et des programmes d'Education morale et civique

A condition néanmoins de commencer par les changements de perception et de réactions suivants:

- ne pas interdire aux élèves, je parle évidemment des seules filles, toujours visées par l'expression "tenue décente" inscrite dans les règlements intérieurs des collèges et lycées, de venir travailler en "jupe trop courte" (mais où diable s'arrête le "trop"?);

- ne pas renvoyer chez elle - je l'ai vécu - une élève de 3e sous prétexte que sa tenue, un short, n'était pas convenable;

- ne pas interdire - je l'ai vécu - à une élève de 1ère de porter des talons sous prétexte que cela "faisait mauvais genre". Et ce n'était pas il y a trente, vingt, dix, ni même cinq ans!

Madame Bergé a le droit absolu de s'habiller comme elle veut. Mais que l'on commence dès le collège à ne pas stigmatiser systématiquement les filles, toujours les filles, par des interdits qui les enferment dans une image strictement sexuée:

"Tu es en pantalon et tennis; tout va bien! Tu es en jupe et talons; va te changer! Tu as l'air de quoi?"

Eh oui... Le sexisme commence tôt...

Alors si, en plus, l'institution lui prête la main...

Christophe Chartreux

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