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Vivement l'Ecole!

"Les cadres de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles sans ordinateur" = argument énervant...

15 Décembre 2017 , Rédigé par France Culture Publié dans #Education, #Internet

"Les cadres de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles sans ordinateur" = argument énervant...

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à chaque fois qu’on entend une discussion sur le numérique et l’école, il se trouve quelqu’un pour dire, avec un air entendu “oui, enfin bon, on sait bien que les cadres de la Silicon Valley mettent leurs enfants dans des écoles qui bannissent les ordinateurs”. Le sous-entendu étant : si ceux-là mêmes qui fabriquent nos outils et nos services numériques, qui sont à l’avant garde de la technologie et en connaissent les ressorts profonds, si ceux-là mêmes considèrent qu’il faut préserver les enfants d’Internet et des écrans, nous serions bien bêtes de mettre des ordinateurs dans toutes les classes, et de faire apprendre le code informatique à nos élèves etc. Et si nous n’étions pas en train de nous faire avoir par ces démoniaques américains qui viennent vendre leurs trucs dans nos écoles, pendant qu’eux élèvent leurs enfants à l’abri des ondes et des machines. Bref, c’est le soupçon que l’on porterait sur le cuisinier dont on découvrirait qu’il ne fait pas manger ses enfants dans son restaurant.

Steve Jobs, père low tech?

Pourquoi ça m’agace ? Pour plusieurs raisons. Ca m’agace d’abord parce que l’argument repose sur pas grand chose. Principalement sur un article du New York Times, daté d’octobre 2011, qui en a entraîné beaucoup d’autres, reprenant exactement le même argument (ici par exemple). Il s’agissait de remarquer que des cadres des grandes entreprises de la Silicon Valley prisaient pour leurs enfants les pédagogies alternatives, et notamment les écoles Waldorf qui appliquent les précepte du philosophe Rudolf Steiner, créateur de l’anthroposophie. Or, parmi mille autre choses comme l‘apprentissage de la musique, du dessin, de l’eurythmie (j’ai été quelques années dans une école Waldorf et avoir avoir gardé un souvenir contrasté de cette pratique de l’eurythmie qui cherche à faire exprimer par le corps ce qui échappe au langage), les écoles Waldorf retardent il est vrai le contact avec les écrans. Et il est vrai qu’un tiers à peu près des écoles Waldorf américaines se trouvent en Californie. A cet argument, s’en sont ajoutés d’autres au fur et à mesure du temps. On adore souligner raconter que Steve Jobs, le fondateur d’Apple, était un “père low tech” (il avait dit que ses enfants n’avaient jamais utilisé l’iPad), on adore raconter comme les parents informaticiens restreignent l’usage des écrans par leurs enfants à la maison. Incroyable ! Ces gens sont des parents comme la plupart des autres, ils veulent que leurs enfants fassent autre chose que regarder des écrans toute la journée et donc ils régulent leur temps de connexion. Quant à l’attirance des cadres de la Silicon Valley pour la pédagogie Steiner, elle a plus à avoir avec la tradition contre-culturelle de la Silicon Valley - élément phare de son idéologie - qu’avec une résistance aux écrans (ce à quoi il faudrait ajouter le niveau de vie, parce que les écoles Waldorf en Californie coûtent cher aux parents). Donc vraiment, je ne vois pas en quoi cela constitue un argument contre la volonté de l’école française d’augmenter la place du numérique.

"Argument dégueulasse"

Ce qui ne veut pas dire que cette place ne doit pas être discutée. Parce que ça pose question : quel matériel ? Quelle place laisser aux entreprises (on sait que Microsoft est présent, trop présent ?) ? Qu’enseigner exactement ? Les usages élémentaires ? La programmation ? Des cultures numériques au sens large ? Quels enseignants pour le faire ? Quelle place faire à des innovations comme la classe inversée (qui utilise les cours en ligne pour réserver au moment avec l’enseignant les exercices, l’explication des points d’incompréhension etc.) Tout ça, ce sont des discussions qu’on peut avoir, et que les acteurs du système scolaire ont d’ailleurs.

Mais il y a quelque chose de dégueulasse dans le recours à cet argument. Car après tout, les enfants des ingénieurs en informatique - qu’ils soient de la Silicon Valley ou pas - sont les derniers à avoir besoin de l’école pour familiariser leurs enfants avec les outils numériques, leurs usages, les problèmes qu’ils posent et les possibilités qu’ils offrent. Ces parents ont les moyens de le faire et peuvent s’offrir le luxe d’une école qui ne prenne pas en charge la question numérique. Le numérique à l’école, ce n’est pas seulement une lubie moderniste et technophile, c’est aussi un impératif social, celui de ne pas se laisser se creuser encore plus le fossé des inégalités que l’école peine à combler (voire contribue à élargir).

Je propose donc que la prochaine personne qui utilise cet argument soit envoyée faire une séance d’eurythmie, en chausson et collant, dans une école Waldorf, et qu’on balance la vidéo sur Youtube.

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