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Vivement l'Ecole!

Coup de coeur... Franz Kafka...

29 Septembre 2017 , Rédigé par christophe Publié dans #Littérature

Coup de coeur... Franz Kafka...

 Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K., car il  fut arrêté un matin sans avoir rien fait de mal. Cette fois-là, la cuisinière de  Mme Grubach, sa logeuse, qui lui apportait son petit-déjeuner tous les jours  vers huit heures, ne se présenta pas. Ce n’était encore jamais arrivé. K.  patienta quelques instants, aperçut de son oreiller la vieille femme habitant en  face, qui l’observait avec une curiosité tout à fait inhabituelle puis, à la  fois troublé et affamé, il sonna. Aussitôt, on frappa à sa porte, et un homme  entra, qu’il n’avait encore jamais vu dans cet appartement. Quoique mince, il  était bien bâti et portait un habit noir seyant, pourvu à la façon des costumes  de voyage d’une série de plis, de poches, de boucles, de boutons et d’une  ceinture, qui le firent paraître particulièrement pratique même si leur utilité  restait incertaine. « Qui êtes-vous ? » demanda K. qui s’était immédiatement  redressé sur son lit. Or, comme s’il fallait accepter sa présence, l’homme ne  releva pas la question et remarqua simplement de son côté : « Vous avez sonné ? 
  – Anna doit m’apporter le petit-déjeuner », dit  K. et il tenta de découvrir tout d’abord en silence l’identité de l’homme par  l’observation et la réflexion. Mais celui-ci ne s’exposa pas très longtemps à  son regard et se tourna vers la porte, qu’il entrebâilla légèrement pour dire à  quelqu’un qui se tenait apparemment juste derrière : « Il veut qu’Anna lui  apporte son petit-déjeuner. » S’ensuivit un petit rire dans la chambre  mitoyenne, dont la sonorité ne permettait  pas de déterminer s’il était le fait d’une seule ou de plusieurs personnes.  Bien que l’étranger ne pût en avoir tiré une information qu’il ignorait  auparavant, il dit tout de même à K. sur le ton du communiqué : « C’est  impossible.
  – Ce serait nouveau », dit K. avant de sauter du  lit et d’enfiler son pantalon à la hâte. « J’aimerais bien savoir qui sont ces  gens dans la chambre d’à côté et comment Mme Grubach va justifier ce dérangement  à mon égard. » Il lui vint tout de suite à l’idée qu’il aurait pu éviter de dire  ces paroles à haute voix et que d’une certaine façon il reconnaissait ainsi à  l’homme un droit de surveillance, mais pour l’heure cela ne lui parut pas  important. Or, l’étranger le prit de cette manière car il demanda : « Vous ne  préférez pas rester là ? 
  – Je ne veux ni rester là ni que vous m’adressiez  la parole si vous ne vous présentez pas.
  – Je ne pensais pas à mal », dit l’étranger,  avant d’ouvrir la porte de son propre chef. À première vue, la chambre  mitoyenne, dans laquelle K. pénétra plus lentement que prévu, n’avait pas changé  depuis la veille au soir. C’était le salon de Mme Grubach, mais peut-être y  avait-il aujourd’hui un peu plus de place que d’habitude dans cette pièce  encombrée de meubles, de couvertures, de porcelaine et de photographies, on ne  s’en rendait pas bien compte sur le moment, d’autant que le changement principal  consistait dans la présence d’un homme assis près de la fenêtre ouverte avec un  livre dont il se désintéressa à présent : « Vous auriez dû rester dans votre  chambre ! Franz ne vous l’a-t-il donc pas dit ?
  – Qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? » demanda  K. en faisant alterner son regard entre le nouveau personnage et celui que l’on  appelait Franz, qui s’était arrêté dans l’embrasure de la porte. Par la fenêtre  ouverte, on apercevait à nouveau la vieille femme qui, avec une curiosité  véritablement sénile, s’était maintenant postée à une fenêtre située en face du  salon afin de pouvoir continuer à tout voir. « Mais je veux que Mme Grubach… »,  lança K. avec un geste pour se libérer des deux hommes, qui pourtant se tenaient  loin de lui, puis il fit mine de s’en aller. « Non, dit l’homme près de la  fenêtre, vous n’avez pas le droit de partir puisque vous êtes en état  d’arrestation.
  – Ça m’en a tout l’air », dit K., avant de  demander : « Et pourquoi donc ?
  – Il n’est pas de notre ressort de vous le dire.  Allez dans votre chambre et patientez. Il se trouve que la procédure a été  engagée, et le moment venu vous serez mis au courant de tout. J’excède ma  mission en vous parlant aussi amicalement. Mais je veux espérer que personne ne  nous entend, à part Franz qui enfreint lui aussi tous les règlements en se  montrant aimable avec vous. Si vous continuez d’avoir autant de chance dans  l’attribution de vos gardiens, vous pouvez être confiant. » K. voulut s’asseoir  mais il constata qu’il n’y avait aucun siège dans toute la pièce, hormis le  fauteuil près de la fenêtre. « Vous finirez par comprendre la vérité de tout  ça », dit Franz qui se dirigeait vers lui en même temps que l’autre homme.  Surtout ce dernier était bien plus grand que K. et lui tapota l’épaule à  plusieurs reprises. Tous deux inspectèrent sa chemise de nuit, et ils dirent  qu’il allait devoir mettre une chemise bien plus modeste à présent, mais qu’ils  conserveraient celle-là tout comme le reste de son linge qui lui serait restitué  si son affaire devait se conclure favorablement. « Il est préférable que vous  nous remettiez vos affaires, plutôt qu’au dépôt, dirent-ils, car au dépôt, il y  a souvent des malversations, et d’ailleurs on y vend toutes les affaires après  un certain temps sans se soucier de ce que la procédure correspondante soit  terminée ou non. Et ce genre de procès traîne beaucoup en longueur, surtout ces  derniers temps  ! Toutefois, le dépôt finirait par vous restituer la recette,  mais d’abord cette recette est en soi minime car à la vente, ce n’est pas la  hauteur de l’offre mais la hauteur du pot de vin qui compte, et ensuite  l’expérience nous enseigne que de telles recettes diminuent quand elles passent  de main en main au fil des années. » K. ne prêta guère attention à ces discours,  le droit de disposer de ses affaires, qui pour l’heure lui appartenait peut-être  encore, ne valait pas grand-chose à ses yeux, il était bien plus important de  tirer sa situation au clair ; or la présence de ces gens lui interdisait même de  réfléchir, sans cesse le ventre du second gardien – il ne pouvait en effet  s’agir que de gardiens – venait le heurter quasi amicalement, mais en levant les  yeux, il aperçut, sans rapport avec ce gros corps, un visage sec et osseux au  nez proéminent, tordu sur le côté, qui communiquait par-dessus sa tête avec  l’autre gardien. Quelle sorte d’hommes étaient-ils donc ? De quoi  parlaient-ils ? À quelle administration appartenaient-ils ? K. vivait pourtant  dans un État de droit, la paix régnait partout et toutes les lois étaient en  vigueur ; dès lors, qui osait venir lui tomber dessus à son domicile ? Il était  toujours enclin à prendre les choses à la légère, de ne croire au pire que quand  le pire était arrivé, de ne pas se préoccuper de l’avenir, même si tout  menaçait. Or, à présent, une telle attitude ne lui semblait plus indiquée ; on  pouvait évidemment voir une plaisanterie dans tout cela, une plaisanterie certes  grossière qui, pour des raisons inconnues, peut-être parce que c’était le jour  de son trentième anniversaire, lui aurait été faite par les collègues de la  banque, voilà qui était dans le domaine du possible ; peut-être suffisait-il  simplement de leur rire au nez, à ces gardiens, et ils riraient à leur tour,  peut-être s’agissait-il de domestiques du coin de la rue, ils n’en étaient pas  bien différents ; cependant, il était décidé, pratiquement dès l’instant où il  avait aperçu le gardien Franz, de ne pas céder le moindre avantage qu’il pouvait  avoir sur ces gens. Il voulait bien courir le risque que l’on dirait plus tard  qu’il ne comprenait pas la plaisanterie, mais il se souvenait – même si par  ailleurs il n’avait pas l’habitude de tirer la leçon de ses expériences – de  certains cas en soi insignifiants où, en toute conscience et contrairement à ses  amis, il s’était comporté de manière imprudente, sans la moindre intuition des  conséquences possibles, ce qui lui avait valu la sanction des événements. Cela  ne devait pas se reproduire, du moins pas cette fois ; si c’était une comédie,  il y jouerait son rôle.

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